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Le bras de fer entre le CPT et la Primature révèle un basculement politique majeur et l’érosion de la souveraineté nationale

  • Photo du rédacteur: Renouvo Demokratik
    Renouvo Demokratik
  • il y a 15 heures
  • 5 min de lecture

Par : Sonet Saint-Louis av,

Professeur de droit constitutionnel et de méthodologie de la recherche juridique

à la faculté de droit et des sciences économiques de l'université d'État d'Haïti.

Professeur de philosophie

Université du Québec à Montréal.-

La crise au sommet, à la fois politique et intellectuelle, à laquelle nous assistons aujourd’hui, est le symptôme de l’effritement total de notre souveraineté nationale. Dans cette lutte acharnée entre le Conseil présidentiel de transition (CPT) et le gouvernement de facto dirigé par Didier Alix Fils-Aimé, la communauté internationale — à travers certaines ambassades de grandes puissances occidentales en Haïti — s’invite ouvertement dans le débat national.

Qui ignore encore que les relations entre Haïti et l’Occident ont historiquement été marquées par la brutalité et la domination ? Comment espérer changer cette réalité si nous ne nous plaçons pas dans une posture de constante dignité ? Si, pour sécuriser le pays, construire des hôpitaux ou soigner la population, nous dépendons systématiquement de l’étranger, comment prétendre ensuite l’écarter de nos affaires internes ? Nous sollicitons l’aide financière des gouvernements étrangers tout en refusant qu’ils nous dictent notre conduite. Nous sommes devenus des mendiants arrogants.

Je ne soutiens pas l’intervention étrangère dans les affaires nationales. Toutefois, ce sont les élites haïtiennes — incompétentes et irresponsables — qui acceptent de transférer des missions régaliennes à des puissances étrangères. Des élites sérieuses n’agissent pas ainsi et ne délèguent jamais leurs responsabilités nationales, sous aucun prétexte.

Chaque fois qu’il s’agit d’accéder au pouvoir ou de s’y maintenir contre la volonté populaire, on se tourne vers Washington. Les États-Unis, parfois même malgré eux, sont désignés comme l’acteur dominant en Haïti. Il n’y a plus de véritables gouvernants en Haïti : nous avons affaire à des agents du pouvoir global incarné par les États-Unis.

Depuis des années, Haïti s’est transformée en un territoire transnational ayant perdu son indépendance. Ne jouons pas sur les mots : l’indépendance implique au minimum une capacité d’autogestion. Les décisions concernant Haïti sont-elles prises en Haïti, au Palais national ? La réponse est non. Le rôle assigné à Haïti est décidé à Washington, Ottawa et Paris. C’est triste à dire, mais surtout à constater. Et cela ne date pas d’hier.

Peut-on changer cette réalité en imposant un nouveau paradigme ? Assurément, oui. Mais comment? En concevant, en disant et en pratiquant la politique autrement, en valorisant l’intégrité, le patriotisme et la compétence. Cette trilogie constitue notre seul véritable atout.

Le brigandage politique observé dans notre pays au cours des quatre dernières décennies ne résulte pas des prétendues déficiences de la Constitution haïtienne, largement adoptée par le peuple haïtien et fondée sur les principes de la démocratie libérale. Il découle plutôt de l’incapacité d’une classe politique à évoluer dans une société encadrée par l’État de droit et soumise au respect de ses règles. Cette élite politique ne peut prospérer et gouverner que dans le chaos.

Le CPT peut renvoyer le Premier ministre

Le CPT peut-il renvoyer le Premier ministre ? La réponse est oui. C’est de cette instance que Didier Alix Fils-Aimé tire son autorité. En l’absence de Parlement et de président élu, le Premier ministre se trouve logiquement dans une situation de subordination vis-à-vis du Conseil présidentiel de transition. Si le CPT a pu agir sans vacarme dans le cas de Garry Conille, il peut le faire aujourd’hui. Ne tergiversons pas!

Nous évoluons toutefois dans une situation d’aconstitutionnalité. La Constitution de 1987 attribue des compétences distinctes au président de la République et au Premier ministre, instituant une gouvernance bicéphale fondée sur la coopération. Or, cette harmonisation est inexistante aujourd’hui. Il n' a rien de légal aujourd'hui. Nous sommes plongés dans un bricolage juridique mal fabriqué où tout devient qualifiable de n’importe quoi.

Le Conseil présidentiel est une instance collégiale fondée sur le principe de solidarité. Son coordonnateur actuel ne peut s’opposer à une décision prise à la majorité. Il peut exprimer une opinion sur l’opportunité de renvoyer le Premier ministre de facto à trois semaines de la fin du mandat du CPT, mais il ne peut bloquer l’expression de la volonté majoritaire au sein de cette entité. Dans cette perspective, les prises de position des ambassades américaine et canadienne, soulignant les risques d’une telle décision à l’approche de l’expiration du mandat du CPT, paraissent logiques et compréhensibles. Celles-ci peuvent-elles dissuader les membres du Conseil présidentiel ?

À mon sens, Laurent Saint-Cyr ne peut faire obstacle à la publication d’une décision majoritaire décidée par le Conseil. Sur une question aussi fondamentale, toute dissidence profonde devrait nécessairement conduire à une démission. Au sommet de l’État, un désaccord d’une telle ampleur ne peut perdurer. Il doit soit publier la résolution, soit se retirer s’il estime que la décision de ses collègues relève de l’absurde. C’est ainsi que fonctionne un État moderne. Offrir un tel spectacle au sommet de la hiérarchie politique est triste et navrant.

Nous vivons un moment charnière. Avons-nous encore la possibilité de faire du 7 février 2026 un véritable événement haïtien ? Il n’y a strictement rien à négocier avec le CPT et le gouvernement d’Alix Fils-Aimé, sinon l’organisation de la passation du pouvoir à l’échéance prévue. Une équipe gouvernementale qui a conduit le pays à la ruine et au déshonneur, exposé la République à des menaces extérieures et failli à la protection de la souveraineté nationale a échoué gravement.

Lorsqu’on échoue honnêtement, la décence commande de le reconnaître et de quitter le pouvoir avec humilité et excuses. Mais lorsqu’on échoue en raison de la mauvaise gouvernance, on ne peut partir sans conséquences légales. Comment exiger le départ du CPT tout en manœuvrant pour le maintien du Premier ministre ?

Malgré leur échec et le rejet massif de la population, ils cherchent à se maintenir et à se renouveler à la tête de l’État. Il est indécent de prétendre que le corrupteur serait plus honorable que le corrompu. Une telle posture viole les principes républicains et favorise le parti pris, voire l’ostracisme social. Certains bénéficient d’une indulgence liée à leur caste, d’autres non : c’est de l’absolutisme.

Le vol et la corruption ne doivent jamais devenir des actes tolérés, quelle que soit la position occupée. Nous n’avons pas le droit de redéfinir le bien et le mal à notre convenance. Il ne s’agit pas de reconduire la déchéance à la tête de l’État, mais de réfléchir, après cette catastrophe politique, éthique et intellectuelle, à la manière de réintroduire la loi, la justice et le sens des responsabilités dans la société haïtienne.

Telle sera notre tâche après cette période de calamité nationale qui nous révèle que le pays a touché le fond. Il ne peut plus descendre plus bas. Mettons-nous ensemble pour un grand sursaut national. L’avenir d’Haïti dépendra de ce que nous déciderons d’en faire, si Dieu nous aide à assumer pleinement notre destin.

Et je pense qu’il n’est pas concevable que, dans la situation actuelle, des juristes de renom, des intellectuels, des universitaires et des responsables politiques animés par la passion du bien public demeurent silencieux en ce moment sombre.Ils ont le devoir d’engager une discussion, voire une démarche citoyenne, intellectuelle et politique, susceptible de proposer une nouvelle perspective à la nation ou, à tout le moins, d’encourager une réflexion profonde sur des questions d’intérêt national, notamment celle relative à la fin du mandat du Conseil présidentiel de transition.

Cela suppose de poser des questions dérangeantes, sans chercher à plaire à quelque groupe que ce soit. C’est en adoptant une telle démarche que nous pouvons véritablement apporter notre contribution face à l’ampleur de la catastrophe nationale.

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