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L’objectif américain pour Haïti : une sécurité minimale

Par: Michel Legros,

Sitwayen Pou Respè Konstitisyon.-

- PC: Francisco Silva -
- PC: Francisco Silva -

Dans la nuit du 22 janvier, la Police nationale aurait tenté son premier coup d’État. Le Blanc, peut-être par crainte d’entrouvrir la boîte de Pandore, l’aurait fait reculer. Cet épisode, encore entouré de zones d’ombre, marque toutefois un point de bascule.

Tout commence officiellement par un avertissement, un tweet du Département d’État :« L’objectif des États-Unis pour Haïti demeure l’instauration d’un niveau minimal de sécurité et de stabilité. »

Puis la menace se précise : « Toute tentative de modification de la composition du gouvernement par le Conseil présidentiel de transition (CPT), non élu, à ce stade avancé de son mandat, serait considérée comme nulle et non avenue… Toute personne soutenant une telle initiative déstabilisatrice, favorable aux gangs, agirait contre les intérêts des États-Unis et s’exposerait aux mesures appropriées. »

Autrement dit, il ne s’agit plus d’un simple conseil diplomatique, mais d’un ultimatum. De mémoire, jamais l’Amérique ne s’était adressée avec une telle brutalité à des responsables politiques haïtiens.

En Haïti, on dit : « Di dyab bonjou, l ap manje w ; pa di l bonjou, l ap manje w. » Qu’on s’incline ou qu’on résiste, le diable dévore. C’est dans ce contexte que le CPT passe outre, contre toute attente, cette injonction de ne pas renvoyer le Premier ministre. Dans un pays où l’ombre de l’ambassade plane traditionnellement sur toutes les grandes décisions politiques, ce geste marque un tournant inédit dans l’histoire politique récente du pays. Il constitue un acte sans précédent depuis François Duvalier, qui avait expulsé un ambassadeur américain.

Le fait que les membres du CPT n’aient pas obtempéré à une mise en garde officielle des États-Unis rompt ainsi avec une longue tradition de soumission silencieuse.

Je ne peux clore cet épisode sans nommer le héros du jour. Smith Augustin, d’abord, refuse de signer la résolution du CPT. Il a sans doute pesé le pour et le contre. Il se retire, promet de revenir le lendemain et rentre chez lui, incertain de l’issue de ce bras de fer. Puis le Département d’État parle — et sa parole est une menace. À cet instant, le doute a dû cesser d’exister pour se muer en certitude. Il revient pourtant. Il signe. Il apporte sa solidarité à une cause qu’il sait fragile, peut-être perdue. Dans un sursaut de dignité nationale — que l’on voudrait contagieux — il répond alors au diable par un « vouzan ». « Je n’aurais pas pu dormir si je n’avais signé », dit-il à un collègue. Le héros n’est pas un État permanent, mais un instant. Et l’héroïsme ne vit que dans l’acte héroïque.

Mais qu’on ne s’y trompe pas : le renvoi ou le maintien du Premier ministre ne confère aucune légitimité nouvelle au CPT après le 7 février. Son mandat arrive à expiration. La transition touche à sa fin et, loin de se résorber, la crise politique s’approfondit. Autrement dit, si l’événement est fort symboliquement, il ne règle rien institutionnellement.

Parlons maintenant de la note elle-même, là où se dit sans détour la position de Washington. Pourquoi avoir opté pour la voie la plus humiliante — un simple tweet plutôt que les canaux officiels — pour rappeler publiquement aux Haïtiens qu’ils ne sont pas maîtres chez eux et aux dirigeants qu’ils ne gouvernent pas vraiment leur pays ? Le message est brutal : Haïti n’est plus une république souveraine, mais un territoire sous tutelle.

Plus grave encore, dès la première phrase, l’essentiel est révélé sans détour, noir sur blanc : l’objectif de Washington en Haïti n’est pas la sécurité, mais seulement un minimum de sécurité. Comme si ici la vie ne méritait pas une protection entière, mais un niveau tolérable, fixé par les Américains eux-mêmes.

Derrière cette formule se cache un vieux logiciel colonial : certaines vies, surtout celles des Noirs, compteraient moins que d’autres. Certains peuples devraient se contenter de ce que d’autres jugeraient inacceptable. Aux Haïtiens, l’ombre de la sécurité suffit.

Reste alors une question fondamentale : selon quels critères Washington détermine-t-il ce « niveau » de sécurité acceptable pour Haïti ?Et, comment justifie-t-il une telle posture ?

La justification officielle de la gifle tient en un mot : élections. Il s’agirait, dit-on, de mettre fin — fût-ce brutalement — à une transition qui refuse d’aboutir, à cette « transitionite » chronique de notre classe politique, experte dans l’art de prolonger l’exception, d’inventer des formules toujours plus alambiquées, parfois même grotesques, pour ne jamais retourner au verdict des urnes.

Soit. Prenons acte et parlons élections.

Mais, après ce coup de force, la légitimité politique du Premier ministre, déjà chancelante, se trouve juridiquement compromise. Or, c’est précisément à lui qu’il reviendrait d’organiser des élections crédibles. Contradiction majeure. Un chef de gouvernement maintenu par la contrainte, adossé à une puissance étrangère, ne peut être qu’un ferment supplémentaire d’instabilité, jamais un arbitre neutre du jeu démocratique.

À cela s’ajoute un fait juridique incontournable. L’acte du CPT, à savoir le renvoi du Premier ministre, existe juridiquement. Sa publication dans Le Moniteur n’est qu’une formalité administrative : elle ne crée pas la décision, elle la constate. Le fait de ne pas la publier n’enlève rien à sa portée juridico-politique.

Dès lors, Didier Fils-Aimé sera inévitablement qualifié par ses détracteurs — à tort ou à raison — de Premier ministre révoqué. Personne, et surtout pas ses proches, n’a intérêt à voir le pays entrer dans une année électorale décisive avec un chef de gouvernement frappé d’illégitimité et contesté dans son statut même. Une telle situation ne peut qu’ajouter de la confusion à la crise et compliquer inutilement le processus politique.

L’histoire est pourtant claire : la dictature et les élections ne font pas bon ménage. Là où s’installe la force, le scrutin devient décor ; là où règne la contrainte, la fraude s’installe aisément. On peut appeler cela des élections, mais ce n’en est que la caricature.

Haïti ne peut revenir en arrière. Un pouvoir monocéphale dans un pays déjà privé de parlement n’est pas indiqué. On ne sort pas d’une transition interminable en assassinant la légitimité. On ne bâtit pas la démocratie sur les baïonnettes. Toute concentration excessive du pouvoir sans institutions fortes ne fera que prolonger la crise. La sagesse commande donc une chose simple : revenir à la table des négociations.



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