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Alix Didier Fils-Aimé à l’ONU : la beauté du verbe, l’impuissance du geste

il y a 2 heures
5 min de lecture

Par : NovaVOX, Notre Éditorial.-

Le discours du Premier ministre Alix Didier Fils-Aimé à la 81e Assemblée générale des Nations Unies s’inscrit dans la tradition haïtienne d’un ton solennel, sans changement notable. Le langage reste soutenu et l’indignation contenue, tandis que les appels à la solidarité internationale demeurent attendus. Toutefois, aucune proposition innovante ni engagement concret susceptible d’infléchir les rapports de force perpétuant la dépendance et l’impuissance d’Haïti n’est formulé.

1- Une tradition de souveraineté performative

De Dumarsais Estimé à Henry, en passant par Duvalier, Aristide, Martelly et Moïse, les tribunes internationales ont principalement servi à affirmer la souveraineté plutôt qu’à la renforcer. La diplomatie haïtienne reproduit systématiquement le même schéma : la valorisation d’une dignité blessée, un rappel historique, une critique implicite de l’ingérence, puis un appel à la solidarité. Cette démarche confère une apparence d’importance, mais n’altère pas les rapports de force qui déterminent la position d’Haïti sur la scène internationale.

L’intervention de Fils-Aimé prolonge cette continuité. Le choix des mots reste mesuré et l’attitude contrôlée. L’appel à la mémoire historique vise à renforcer la portée du discours. La critique implicite de l’ingérence demeure discrète et prudente, cherchant à incarner une souveraineté morale. Cependant, aucun changement ni aucune nouvelle stratégie ne sont perceptibles. Ce ton unilatéral ne fournit pas les éléments nécessaires pour orienter une politique étrangère proactive ni pour réévaluer les alliances.

2- Le paradoxe central : dénoncer la dépendance tout en la réaffirmant

Cette déclaration du Premier ministre illustre un paradoxe récurrent dans la diplomatie haïtienne : la dénonciation de l’ingérence s’accompagne de remerciements adressés à ceux qui la pratiquent. En critiquant la dépendance tout en exprimant sa gratitude envers les États-Unis, le Canada, la France, la CARICOM, l’OEA, l’Union européenne, la République dominicaine et la Force de Répression des Gangs, le chef du gouvernement perpétue une rhétorique qui perdure depuis quarante ans. Cette posture ambivalente, mêlant indignation morale et remerciement diplomatique, confère au discours une cohérence émotionnelle, tout en révélant une contradiction politique majeure.

Ce paradoxe n’est pas anodin, car il influence la perception internationale d’Haïti. La dénonciation de l’ingérence vise à affirmer une souveraineté blessée, tandis que les remerciements adressés aux partenaires extérieurs témoignent de la persistance de la dépendance. Le pays exprime simultanément l’offense et la reconnaissance, la fierté et la vulnérabilité. Il revendique la souveraineté, mais demeure de fait dépendant. Cette tension engendre un discours en quête de dignité, mais limité par ses propres contradictions.


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Discours du Premier ministre Alix Didier Fils-Aimé à l'ONU

3. Pas de vision stratégique, un discours sans structure

L’intervention de Fils-Aimé à l’ONU présente une lacune majeure : l’absence totale de structure stratégique. Elle ne propose ni doctrine de sécurité, ni plan de reconstruction institutionnelle, ni stratégie économique, ni réforme administrative, ni calendrier politique susceptible d’orienter l’action publique.

Cette absence de vision s’inscrit dans une tradition diplomatique haïtienne qui, depuis 1986, privilégie la plainte à la prévoyance, l’indignation à la planification et la demande d’aide à l’élaboration d’une stratégie. Haïti se présente comme une victime d’un désordre qu’elle ne maîtrise pas. Elle sollicite une assistance plus coordonnée, plus efficace et plus attentive. Cette approche, désormais routinière, se résume ainsi : « Nous souffrons, aidez-nous mieux. »

Ce registre produit un effet moral, mais ne constitue pas une politique. Il ne modifie ni les priorités nationales, ni les alliances, ni les instruments de souveraineté. Il n’offre ni orientation ni doctrine ni cadre d’action. En l’absence de vision structurante, la souveraineté demeure une notion abstraite, tandis que la dépendance s’impose comme un cadre pratique. Cette intervention, dépourvue de fondement stratégique, ne fait que perpétuer l’ordre établi.

Un discours de rupture aurait proposé une doctrine de sécurité nationale. Il aurait annoncé une réforme de la Constitution. Il aurait défini un plan pour reconstruire les institutions. Il aurait fixé un calendrier électoral strict. Il aurait demandé aux partenaires internationaux de changer d’attitude. Il aurait affirmé une stratégie de souveraineté progressive.

Aucun de ces éléments n’est présent. Le ton demeure posé, mais la structure fait défaut. Le discours proteste sans proposer de solution, décrit sans offrir d’orientation, sollicite sans engagement. Ainsi, l’intervention du Premier ministre, élégante mais dépourvue de stratégie, demeure inefficace. Elle s’inscrit dans une diplomatie où l’émotion prévaut sur la doctrine, la demande supplante la vision et la supplique remplace la souveraineté.

4. Le langage de la dignité sert souvent de façade.

L’allocution de Fils-Aimé adopte un ton moral appuyé, évoquant la dignité, l’honneur, la résilience, la fidélité aux valeurs et la dette morale du monde envers Haïti. Ce choix lexical confère au discours une dimension symbolique, une portée historique et une certaine noblesse. Cependant, cette rhétorique de la dignité occulte la réalité, évite l’examen des causes profondes, privilégie l’émotion à la responsabilité et élude les questions fondamentales. Derrière cette invocation de la dignité se cachent les véritables enjeux :

  • Pourquoi l’État haïtien n’arrive-t-il pas à garantir la sécurité ?

  • Pourquoi les institutions ne fonctionnent-elles pas bien ?

  • Pourquoi les élites politiques sabotent-elles les réformes ?

  • Pourquoi les gouvernements qui se sont succédé n’ont-ils pas construit de véritables capacités pour l’État ?

Dans son intervention, Fils-Aimé ne répond à aucune de ces interrogations. Il évoque la douleur sans aborder les responsabilités, mentionne la souffrance collective sans interroger les acteurs de l’effondrement, valorise la résilience sans traiter de la gouvernance, invoque l’honneur sans reconnaître les échecs et fait référence à la fidélité aux valeurs tout en négligeant les pratiques qui affaiblissent l’État.

Ce registre moral, en apparence noble, contribue à dépolitiser la crise. Il transforme un effondrement institutionnel en tragédie morale, convertit des choix politiques en fatalité historique et présente les responsabilités nationales comme une dette internationale. En privilégiant la dignité, ce discours masque les mécanismes de l’échec, les acteurs de la défaillance et les structures de la dépendance.

Ainsi, l’intervention du Premier ministre, bien que marquée par une intensité émotionnelle, n’apporte aucune clarification stratégique. La dignité sert de refuge discursif, d’écran et de substitut à la responsabilité. Elle confère à la crise une apparence de noblesse, masque les mécanismes de l’effondrement et empêche toute remise en question des acteurs responsables. Le pays souffre, mais le discours omet d’en évoquer les causes et, surtout, ses responsables.

5- La dissonance fondamentale : souveraineté proclamée, tutelle assumée

Haïti adopte le discours d’un État souverain, mais agit en réalité comme un État sous tutelle. Le discours mobilise les symboles de la souveraineté, tandis que la réalité révèle une dépendance totale en matière de sécurité, d’aide humanitaire, de gouvernance et d’organisation des élections.

Le souverainisme discursif vise à affirmer une posture morale, en rappelant l’héritage de 1804 et en revendiquant une dignité blessée. Cependant, ce registre symbolique masque une réalité plus complexe : l’État haïtien ne contrôle ni son territoire ni ses institutions ni ses mécanismes de gouvernance. Les partenaires internationaux déterminent les priorités, financent les opérations, organisent les interventions et supervisent les processus électoraux. La souveraineté est proclamée, mais non exercée.

L’exposé de Fils-Aimé ne résout pas cette contradiction, il la confirme. Il évoque l’autonomie tout en remerciant les puissances tutrices, invoque l’honneur tout en acceptant la dépendance sécuritaire, revendique la résilience tout en admettant l’incapacité de l’État à agir seul. Cette contradiction entrave toute stratégie de souveraineté progressive et maintient le pays dans une souveraineté de façade, dépourvue de véritable pouvoir.

Conclusion : un discours élégant, mais inutile

Le discours du Premier ministre se distingue par la qualité de son écriture, sa structure, le respect des conventions diplomatiques et sa cohérence émotionnelle. Toutefois, il demeure dépourvu de contenu politique substantiel. Il n’apporte aucune proposition susceptible de modifier la trajectoire du pays, de rééquilibrer les pouvoirs, de reconstruire l’État ou de restaurer la souveraineté.

Il évoque Haïti, mais ne s’exprime pas en son nom. Il décrit la souffrance sans offrir de solution, parle de dignité sans proposer de moyens, sollicite une aide mieux organisée sans présenter de projet national et mentionne la souveraineté sans indiquer comment la réaliser.

En définitive, il s’agit d’un discours qui occupe l’espace sans rien transformer, qui s’exprime sans agir, qui résonne sans modifier la réalité. Un discours élégant, mais inefficace.



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