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La Transition des Massacres

Par : NovaVOX, Notre Éditorial.-

En avril 2025, notre éditorial « L’Artibonite saigne, et les dirigeants de pacotille perfectionnent l’inaction » tirait la sonnette d’alarme face à une succession de massacres qui illustrait l’effacement progressif de l’État, la normalisation de l’impunité et l’installation durable d’un régime de terreur redessinant la carte du pays. Nous écrivions alors :

Le massacre de Jean-Denis s’inscrit parmi les crimes les plus lourds perpétrés par des gangs armés au cours de cette interminable transition. Il vient s’ajouter à une série déjà accablante : celui de Pont-Sondé ; le carnage du Wharf de Jérémie, qui a fait 207 morts en décembre 2004 ; le massacre de Kenscoff, les 27, 28 et 29 janvier 2025, qui a coûté la vie à 109 personnes ; et les tueries de Châteaubland et de Petit Troupeau, à Frères, dans la commune de Pétion-Ville, où au moins vingt personnes ont été exécutées. Ensemble, ces événements dévoilent un pouvoir réduit à l’impuissance, incapable d’assurer la protection la plus élémentaire et de maintenir le minimum d’ordre public. À ce jour, les auteurs de ces actes odieux demeurent impunis, comme si la violence pouvait se répéter à l’infini sans jamais trouver de réponse. Pendant ce temps, le pays avance au bord du gouffre, pris dans une transition qui n’en porte que le nom et qui, loin d’apaiser la situation, a laissé la violence s’enraciner. Les attaques s’intensifient, les territoires s’effondrent et l’État, réduit à une présence résiduelle, n’assume plus même ses fonctions essentielles.Dans ces conditions, comment croire qu’un pouvoir qui ne parvient pas à protéger la population, même face à des attaques parfois annoncées, serait en mesure d’organiser des élections générales ?
Kenscoff : nouvelle attaque, plusieurs dizaines de morts

Kenscoff, déjà meurtri par les massacres de janvier 2025, qui ont fait 109 morts en trois jours, vivait depuis plus d’un an dans une tension permanente : déplacements forcés, menaces, incursions nocturnes, taxation informelle et disparition progressive de l’autorité municipale. Cette vulnérabilité prolongée a exposé la commune à de nouvelles incursions armées.

Selon les témoignages recueillis par des organisations locales, dans la nuit du 23 au 24 août 2026, Kenscoff a subi une attaque coordonnée d’une brutalité exceptionnelle. Pendant quarante-huit heures, des groupes armés ont pénétré dans plusieurs zones de la commune, incendié des maisons, exécuté des habitants et pris des dizaines de personnes en otage. Au moins quarante-sept personnes ont été tuées, dont des enfants, et des familles entières ont été contraintes de fuir.

Les assaillants ont ciblé des habitations, des lieux de refuge et des zones agricoles. Vingt-deux personnes ont été exécutées dans un bâtiment religieux où elles s’étaient réfugiées. Des maisons ont été incendiées, des familles dispersées et des quartiers vidés. L’attaque a provoqué un déplacement massif de la population.

Aucune force publique n’est intervenue durant l’offensive. Les habitants ont signalé l’absence de patrouilles, de renforts ou de tentatives de sécurisation des zones touchées. Les autorités locales n’ont pu accéder au terrain qu’après le retrait des assaillants.

Pendant deux jours, Kenscoff a été livré à la violence, sans protection, sans rempart, sans État. Les groupes armés ont circulé méthodiquement sur le terrain conquis, en toute impunité. Ils ont imposé leur rythme, leur ordre et leur loi.

Kenscoff, le vide souverain

Le massacre de Kenscoff n’est pas une attaque de plus : c’est la preuve éclatante que l’État a cessé d’exercer sa souveraineté. Ce déchaînement de violence n’a rien d’un simple débordement : c’est une opération punitive, organisée et menée dans une zone que le pouvoir prétendait encore contrôler. Les assaillants ont plongé des quartiers dans l’obscurité, ciblé des familles, traqué des habitants dans les ravines et incendié des maisons pour vider le territoire.

Ce drame n’est pas une anomalie, c’est un symptôme. Il révèle un pouvoir qui ne protège plus, ne gouverne plus et ne répond plus, une autorité réduite à une fiction administrative. Kenscoff a été abandonné. Et cet abandon n’est pas un accident : c’est une politique par défaut, une démission organisée, une transition qui n’a de transition que le nom.

Ce qui s’est produit à Kenscoff n’est pas seulement un crime : c’est un acte d’accusation. Il dit que le pays est livré, que la population est seule et que le pouvoir ment lorsqu’il parle de sécurité, de stabilisation et d’élections. Comment croire à des élections générales quand un État, incapable de protéger une commune située à trente minutes de la capitale, ne parvient même pas à protéger son propre territoire ?

Le massacre qui oblige : construire l’alternative

Le carnage de Kenscoff confirme que la transition n’a pas stabilisé le pays : elle a créé un vide de pouvoir dans lequel les groupes armés se sont durablement installés. La violence n’est plus ponctuelle ; elle est structurelle, quotidienne et territorialisée. Les groupes armés ne se contentent plus de frapper : ils administrent, contrôlent, taxent et punissent.

Ce massacre est aussi un réquisitoire contre la communauté internationale, dont l’inaction chronique et les politiques imposées, souvent en contradiction directe avec les aspirations du peuple haïtien, ont aggravé la crise plutôt que de la contenir. En vingt ans d’interventions internationales, les dispositifs présentés comme des solutions ont produit l’inverse : davantage de fragmentation, de vulnérabilité et de violence.

Obsédés par la spoliation des ressources nationales et la préservation de leurs propres intérêts, certains acteurs extérieurs ont relégué la sécurité au second plan. Ils ont traité l’effondrement institutionnel comme une opportunité : celle de remodeler la démocratie haïtienne sans le peuple haïtien, de confisquer les leviers politiques sous couvert de la stabilisation et de transformer la crise en un terrain d’ingénierie diplomatique.

La conséquence est directe : un pays livré à lui-même, une population abandonnée et un État affaibli par des politiques étrangères qui prétendent aider mais désarment, promettent la stabilité mais produisent le chaos, parlent de transition tout en consolidant l’effacement du pouvoir national.

Face à ce vide effarant, les progressistes et les patriotes n’ont plus le luxe d’attendre : ils doivent construire des alternatives viables, solides et enracinées. Il leur revient de bâtir une offre politique de gauche qui ne soit ni un slogan ni un décor, mais une architecture de souveraineté et de bien public, capable de sortir le pays de la crise et de restaurer un avenir sûr pour tous.

Il ne s’agit plus de commenter l’effondrement : il faut y répondre. Il faut une gauche qui protège, produit, redistribue et sécurise ; une gauche qui rompt avec la dépendance, refuse les tutelles, rétablisse l’autorité publique et restaure la dignité nationale. Une gauche qui replace le territoire, la sécurité collective, les services essentiels et la justice sociale au cœur de l’action politique.

Construire cette alternative n’est pas une option : c’est une obligation historique. Car si les groupes armés avancent, c’est parce que l’État recule. Si la violence prospère, c’est parce que le pouvoir s’efface. Si le pays est livré, c’est parce qu’aucune force politique n’a encore assumé la responsabilité de reconstruire la souveraineté.

Les progressistes et les patriotes doivent combler ce vide, non par des discours, mais par une offre politique capable de reprendre le territoire, de protéger la population, de restaurer la démocratie et de rétablir la sécurité comme bien public.

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