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ALERTE : Élections en Haïti. Par qui, pour qui, et dans quel dessein ?

il y a 2 jours
4 min de lecture

Notre Éditorial,  

Par: Alain Zéphyr, sociologue.

Le champ politique haïtien est happé par une crise institutionnelle d’une ampleur jamais observée. La récente visite de M. Randin, secrétaire général de l’OEA, à Port-au-Prince, s’inscrit dans une dynamique de soutien au processus électoral, censé mener à des élections présidentielles et législatives en décembre 2026.

Aujourd’hui, Haïti ne compte aucune autorité issue du suffrage universel. Depuis l’assassinat du président Jovenel Moïse en juillet 2021, le pays est gouverné par une succession de nominations exécutives, sans mandat populaire, sans légitimité électorale, sans contre-pouvoirs institutionnels. Les mandats parlementaires ont expiré, les collectivités territoriales sont vacantes, et l’État opère comme un provisoire durci en système.

La transition haïtienne, pensée comme un pont, s’est transformée en un labyrinthe. Elle incarne le poids des inerties politiques, des intérêts établis, des influences étrangères et des élites qui administrent l’urgence plutôt que d’édifier la stabilité. Dans ce cadre, la visite de l’OEA rappelle que le processus électoral haïtien se déroule sous une tutelle diplomatique implicite, signe direct de l’effondrement de l’État.

Un processus électoral sous emprise armée et sous tutelle diplomatique

La transition interminable est devenue à la fois l’instrument de ceux qui prospèrent dans l’absence de contrôle démocratique et un traumatisme collectif pour une population privée de son droit premier: choisir ses dirigeants.

Les élections se tiendront en Haïti avec des acteurs nationaux affaiblis, des structures provisoires et des partenaires internationaux dont l’influence dépasse parfois celle des Haïtiens eux‑mêmes.

Pourtant, si les élections de 2026 doivent avoir un sens, elles doivent répondre à une exigence fondamentale: redonner au peuple haïtien la maîtrise de son destin politique.

Cela implique:

  • un climat de sécurité garantissant un vote libre;

  • des institutions électorales crédibles;

  • une rupture avec la logique de transition perpétuelle;

  • une clarification du rôle des acteurs internationaux;

  • une réaffirmation de la souveraineté populaire comme principe non négociable

Les préparatifs électoraux en Haïti s’effectuent à l’ombre lourde de ces exigences démocratiques essentielles, tandis que les gangs contrôlent les espaces où se concentre une part décisive du corps électoral.

La mise en mouvement de la machine électorale coïncide avec une vague de massacres d’une brutalité inédite dans l’Artibonite, à Port‑au‑Prince, à Kenscoff et à Gressier, ainsi qu’avec une répression visant les organisations paysannes et les militants de la démocratie. L’attaque du centre de formation de l’Institut de Technologie et d’Animation Communautaire (ITECA) à Gressier, suivie de l’enlèvement et de la décapitation de son directeur de programmes, Willard Vancol, constitue le dernier épisode de cette escalade meurtrière.

La perversion du processus démocratique en instrument d’impunité.

La coexistence de ces deux dynamiques, la mécanique électorale en marche et la décomposition du pays, fait surgir un paradoxe manifeste: comment organiser des élections dans un pays où les électeurs ne peuvent plus circuler, se réunir, s’exprimer ni être protégés?

Il apparaît que les élections engagées, menées par des forces éloignées des préoccupations de la majorité citoyenne, ne visent pas à résoudre la crise haïtienne, mais à consacrer le rapport de force qui prévaut aujourd’hui. Une telle issue reviendrait à légitimer les gangs armés et à prolonger leur impunité.

Dans les circonstances actuelles, une interrogation centrale s’impose: comment empêcher que les scrutins ne consacrent la victoire des gangs armés ou des forces politiques qui leur sont adossées? L’intensification de la violence, plutôt que la restauration de la sécurité, constitue désormais le levier central pour entraver la participation électorale et orienter l’offre politique vers la protection des gangs. En réduisant le corps électoral par la peur, ces forces transforment l’impunité en une stratégie de conquête.

Les élections en cours en Haïti relèvent donc d’une véritable perversion démocratique. Sous le prétexte de la stabilisation ou du renforcement institutionnel, elles légitiment et consolident les gangs armés, responsables de crimes odieux contre le peuple haïtien. Ce glissement correspond à ce que les théoriciens de la crise démocratique nomment « démocratie confisquée », où les institutions électorales servent à légitimer le pouvoir de ceux qui détiennent la violence.

La continuité du chaos

Dans cette architecture dévoyée, la violence devient un instrument de régulation politique: elle réduit la participation, façonne l’offre électorale et transforme l’impunité en principe d’ordre. Les élections ne corrigent plus la crise; elles la reproduisent. Elles ne restaurent pas la souveraineté populaire; elles la dissolvent dans la domination armée.

Par exemple, des plateformes politiques liées à des acteurs de la violence haïtienne tentent de réconcilier le pays sans justice ni désarmement. En évacuant les exigences fondamentales de justice et de désarmement, ces initiatives deviennent la dernière audace des défenseurs du chaos : faire passer la normalisation des gangs pour un projet national, et substituer à la démocratie une forme de gouvernance où l’impunité tient lieu de contrat social.

D’ailleurs, un candidat typique à cette élection est l’un des responsables de l’effondrement actuel, ayant dilapidé les caisses publiques et faisant l’objet de sanctions internationales pour son soutien aux gangs armés ou pour le blanchiment d’argent. De telles candidatures installent une offre politique en rupture totale avec la demande pressante et urgente de sécurité, de justice et de mieux‑être exprimée par le peuple haïtien.

Ce qui se trame autour des élections n’est pas nouveau. Il prolonge l’action des faiseurs du chaos, qui mobilisent les gangs armés, l’affaiblissement institutionnel et le démantèlement des conquêtes démocratiques pour empêcher le peuple haïtien de réaliser ses aspirations à la liberté et à la dignité. Ensemble, ces pratiques illustrent une dynamique de régression démocratique organisée, où les acteurs violents cherchent à transformer la crise en une structure de pouvoir pérenne.

La contre‑offensive souveraine

Face à ces tentatives, nous opposons notre lucidité politique et notre patriotisme. Face à ces démarches néocoloniales et déshumanisantes, nous opposons notre humanité, notre fidélité au pays et la conscience aiguë de notre historicité.

Face à ces manœuvres, nous affirmons notre offre politique de gauche, capable de reprendre le territoire, de protéger la population, de restaurer la démocratie et de rétablir la sécurité comme bien public.

Et face à ces entreprises, nous appelons les progressistes et les patriotes à assumer la tâche historique de reconstruire la souveraineté en replaçant le territoire, la sécurité collective, les services essentiels et la justice sociale au cœur de l’action politique.


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