Que nous réserve l’après 7 février 2026 avec Didier Fils-Aimé ?
- Renouvo Demokratik
- il y a 21 minutes
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Par : Sonet Saint-Louis av,
Professeur de droit constitutionnel et de méthodologie avancée de la recherche juridique
Professeur de philosophie/Université du Québec à Montréal.-

Ce samedi 7 février 2026, sans élections, une passation de pouvoir s’est déroulée à la Villa d’Accueil entre le Conseil présidentiel de transition (CPT) et Didier Fils-Aimé, conformément aux injonctions des États-Unis, après constat de la caducité de l’accord politique ayant créé cette instance exécutive. Une nouvelle gouvernance s’installe par délégation de Washington, désormais maître d’œuvre de la politique chez nous.
Le ralliement autour du nouvel homme fort ne devrait pas tarder, puisque l’acteur dominant —celui qui contrôle tout — a tranché. Il n’y a plus de retour en arrière possible. C’est plié !
Les navires américains présents dans la rade de Port-au-Prince seraient une démonstration de force destinée à dissuader d’éventuels fauteurs de troubles politiques, que les États-Unis disent vouloir réprimer avec la plus grande rigueur. Derrière cette démonstration de force, dans un pays où l’armée et la police sont déjà sous contrôle, que cache cette diplomatie de la canonnière ? Pourquoi contraindre ou menacer quelqu’un qui se trouve déjà dans une situation de soumission permanente ?
L’arrivée — le retour, ou le maintien — de Didier Fils-Aimé, qui détient désormais un pouvoir total, sans contrepoids ni contrôle, marque la fin inéluctable d’une classe politique reléguée au musée du passé.
La messe est dite !
Quarante ans après le départ des Duvalier, la réalité parle plus fort que n’importe quel narratif. Nous sommes face à un constat de faillite et de fin de cycle. La messe est dite, et la suite est déjà écrite : les prochaines élections donneront naissance à une autre classe politique. L’ancienne est jugée inefficace et se révèle incapable de se renouveler.
Le CPT part la queue entre les jambes, en laissant derrière lui un nouveau monstre bicéphale, exerçant à la fois les compétences du président de la République et celles du Premier ministre. Fils-Aimé saura-t-il nous surprendre ?
En tout cas, il est un fait que l’exercice d’un tel pouvoir — comme celui qu’a détenu le Dr Ariel Henry, retenu aux États-Unis depuis sa révocation — ne peut être ni complexe ni compliqué. Car tout pouvoir monstrueux, sans limite, est associé à l’excès. Le pouvoir n’est jamais sage : sa caractéristique est la démesure. Pour contenir sa violence originelle, il faut un système de freins et de contrepoids. C’est la seule façon d’éviter l’excès et l’arbitraire, ce que Montesquieu appelle une intelligence des relations, afin de garantir la stabilité de l’État.
Nous sommes dans une situation où, en l’absence de garde-fous, toutes les institutions indépendantes seront soumises à l’autorité du Premier ministre. En réalité, son seul pouvoir de contrôle sera l’administration étatsunienne, autorité ultime, inconditionnée, au sommet de la direction d’Haïti. Alix Didier Fils-Aimé gouvernera tout et ne dépendra que de la volonté du gouvernement américain. C’est la nouvelle réalité, marquée par une prise en charge politique d’Haïti par les États-Unis d’Amérique.
Le CPT laisse donc le Premier ministre seul aux commandes de l’État. Pourtant, le bricolage juridique dont est issu cet exécutif avait prévu une gouvernance à deux têtes. L’acceptation d’une telle situation de déséquilibre, imposée par le rapport de force, a finalement obligé le coordonnateur du Conseil présidentiel de transition, Laurent Cyr — timide au départ, monstre à la fin, pour reprendre un confrère — à transférer la totalité du pouvoir exécutif à Didier Alix Fils-Aimé, son subordonné. Rien d’étonnant : on se rappelle que ce Conseil présidentiel avait été nommé par arrêté, signé par M. Boisvert, qui faisait office de Premier ministre a.i.
Ajustons maintenant notre stratégie !
Dans les deux cas, le droit n’y est pas. Ne devrions-nous pas reconnaître cette situation de dépendance afin d’ajuster notre stratégie ? Ce rapport de force, il faut le rationaliser : soit en s’organisant pour la conquête du pouvoir par les urnes, soit en acceptant de coopérer avec cette gouvernance imposée, tout en cherchant à la rendre plus humaine.
La fonction de Premier ministre a été créée pour servir de contrepoids au président. L’attelage présidence–primature répondait à une nécessité de pondération et de modération du pouvoir présidentiel : un système d’entraînement où l’un ne peut avancer sans l’autre.
Sans président de la République, Alix Fils-Aimé exercera non seulement la totalité du pouvoir exécutif, mais aussi des prérogatives normalement dévolues au Parlement. Il gouvernera par décrets pris en Conseil des ministres sur des questions d’intérêt général. Les institutions — armée, police, justice, ainsi que la diplomatie — seront placées sous son autorité. Il sera à la fois chef de l’État et chef du gouvernement.
Une telle compétence était attribuée au président de la République dans le projet — avorté — de nouvelle Constitution présenté par le CPT. Nous assistons donc à un retour à une forme de présidentialisme autoritaire, sans responsabilité politique effective, puisque le pouvoir législatif est dysfonctionnel. Quant à la justice, contrairement au modèle français, elle constitue en Haïti un pouvoir dont la fonction s’inscrit dans la souveraineté nationale et en partage l’unité avec les deux autres pouvoirs.
La souveraineté n’est pas un concept uniquement juridique : elle est d’abord politique, puis encadrée par le droit constitutionnel. Dire, comme le Dr Guichard Doré, que les fonctions politiques appartiennent aux politiques et les fonctions judiciaires aux juges, c’est méconnaître la Constitution de 1987, souvent mal interprétée. Les juges ne participent pas à la politique active, mais ils exercent des fonctions à portée politique.
À travers la Cour de cassation, le pouvoir judiciaire est établi comme un pouvoir d’équilibre : il corrige les actes du Parlement par le contrôle de constitutionnalité et contrôle ceux de l’administration en vérifiant leur régularité. En effet, les décisions de la Cour supérieure des comptes et du contentieux administratif (CSCCA) peuvent faire l’objet d’un pourvoi en cassation.
Ainsi, le véritable pouvoir d’équilibre institué par la Constitution est la justice, qui bénéficie, au même titre que les deux autres pouvoirs, d’une légitimité démocratique et populaire : un pouvoir délégué, consenti.
L’instabilité politique dans laquelle nous vivons depuis quatre décennies ne provient pas de la faiblesse du texte fondateur de 1987, mais du fait que les acteurs qui prétendent nous gouverner le méconnaissent. Plus la crise s’installe, plus la médiocrité des élites se révèle. « Une élite engluée dans l’illégalité et les trafics de tous genres », écrit Pierre-Raymond Dumas, professeur et journaliste de renom dans un article paru dans Le Nouvelliste « Le diagnostic de Leslie Manigat trente ans après ». Relire Leslie Manigat pour notre salut collectif : voilà une confession intellectuelle majeure, venue d’une haute plume — celle d’un homme qui, mieux que beaucoup d’autres, a examiné les quarante dernières années, dominées par une transition devenue circulaire, profitable aux profiteurs et aux criminels de toute espèce.
Qu’on l’admette ou non, une nouvelle réalité est née le 7 février 2026. Le pouvoir personnel que prend aujourd’hui Fils-Aimé est, en réalité, un cadeau. Il faut le reconnaître : ce n’est pas lui qui a produit cette situation, mais la classe politique, par son incompétence.
Une fois encore, la nation se réveille avec un homme qui n’a pas été élu par les citoyens, mais qui se trouve en position de dominer l’État et la scène politique grâce à un soutien extérieur déterminant. Il bénéficie d’une prééminence que n’encadre ni une loi, ni un accord politique. Il n’en a peut-être même pas besoin, puisque la position américaine tranche en sa faveur.
Son emploi du temps sera consacré, soulignent certaines analyses, à l’exécution d’un agenda déjà préétabli. Sommes-nous face à une forme de colonisation par les élites, ou le monstre bicéphale va-t-il nous surprendre ? Deviendra-t-il, en nouveau madré, triomphateur du conflit CPT–primature, un dirigeant alliant compétence et intégrité ? Ou sera-t-il le monstre d’un autre ordre qui revalorise tout?
Pour ma part, c’est le temps du recul : laisser reposer le clavier de l'ordinateur, reprendre souffle, et retrouver de l’énergie intellectuelle et civique par la relecture de « La crise haïtienne contemporaine » de Leslie Manigat — une œuvre que Pierre-Raymond Dumas juge suffisamment riche pour éclairer pleinement la crise actuelle. En écho à son dernier article sur l’œuvre de Manigat, je lui poserais une question : comment lire Manigat, et surtout comment faire accepter ses conclusions, dans cet univers haïtien malsain, en pleine régression, dominé par des pensées creuses, stériles et médiocres ?












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