Nommer l’indicible politique haïtien : le pari de rendre pensable l’impensable
- Renouvo Demokratik
- 23 mars
- 3 min de lecture
Billet à Sherley Louis,
Par: Alain Zéphyr, Sociologue.
Comment expliquer un système politique où l’illégalité devient la norme et où la réforme est une menace ?
Le comportement des acteurs politiques haïtiens présente un caractère paradigmatique, au point que ceux qui tentent de l’analyser peinent souvent à le nommer avec justesse. La difficulté ne tient pas à un manque d’outils conceptuels, mais au fait que ces pratiques semblent constamment dépasser les catégories classiques de la science politique et de la sociologie.
Les tentatives contemporaines de nommer le phénomène ne manquent pas. Gary Victor, dans un éditorial publié dans le National, a parlé d’une « transition criminelle », soulignant que les mécanismes de pouvoir actuels ne relèvent plus d’une simple défaillance institutionnelle, mais d’une structuration délibérée de l’illégalité en tant que mode de gouvernance.
Michel Soukar, pour sa part, a proposé le terme de « voyoucratie », afin de désigner un système où l’abus devient méthode, où la prédation se normalise et où la violence symbolique et matérielle se pare des attributs du pouvoir légitime.
Dans un article antérieur, j’ai mobilisé l’expression « bèf pou wa, savann pou wa », littéralement « le bœuf appartient au roi, la savane appartient au roi », pour désigner une culture politique où la permissivité, l’irresponsabilité diffuse et l’indifférence stratégique forment un véritable mode de gouvernement.
Ces expressions constituent un inventaire non exhaustif des efforts visant à rendre intelligible la rationalité propre à l’acteur politique haïtien contemporain.
Mise en perspective sociologique : l’hypothèse de l’anomie
Émile Durkheim avait forgé le concept d’anomie pour décrire les situations où les normes sociales perdent leur capacité régulatrice, ouvrant la voie à des comportements déviants. Certains observateurs ont tenté d’appliquer ce cadre à la scène haïtienne. Toutefois, l’anomie suppose l’absence de règles, alors que le cas haïtien semble plutôt relever d’un système de règles parallèles, implicites, mais parfaitement opératoires pour ceux qui en maîtrisent les codes.
Une rationalité politique assumée
Malgré la diversité des termes employés, tous convergent vers une même idée : les acteurs politiques haïtiens n’agissent ni par ignorance ni par maladresse.
Ils avancent en pleine conscience.
Leurs décisions sont mûrement arrêtées.
Leur stratégie est cohérente avec leurs intérêts.
Leurs actes ne sont pas des accidents, mais les fastes sombres d’un système qu’ils ont eux-mêmes façonné.
Ils sont imperméables à toute réforme, non par incapacité, mais parce que la réforme contredit la logique même de leur pouvoir.
Il s’agit donc moins d’un dysfonctionnement que d’un fonctionnement alternatif, où la prédation, la captation des ressources, l’opacité et la manipulation deviennent les piliers de l’action publique.
Lire les signaux qui fissurent l’ordre établi
Quoi qu’il en soit, le comportement de l’homme politique haïtien, bien qu’apparemment irrationnel, révèle des dynamiques profondes. Il invite à examiner les institutions ainsi que les logiques sociales, historiques et symboliques qui soutiennent ce mode de pouvoir.
L’« irrationalité » n’est pas un écart : c’est un signal. Elle met à nu les conditions sociales qui façonnent l’action politique, les contraintes qui limitent l’émergence d’alternatives et les stratégies de survie qui prolongent un ordre fragile et fragmenté. En dévoilant les failles d’un système qui ne peut se maintenir indéfiniment en sacrifiant le bien commun, la justice et la possibilité d’une transformation réelle, elle ouvre aussi des points d’appui pour repenser l’ordre politique.
Au cœur du moment historique que traverse Haïti, cet éclairage rend d’autant plus décisive la capacité des forces alternatives à construire, avec le peuple haïtien, un véritable projet de renouveau démocratique fondé sur la justice, l’éthique et la souveraineté populaire. Un projet qui assume la modernité comme outil de libération, de transparence et de reconstruction, afin de rompre avec le statu quo et de refonder une République digne, efficace et pleinement souveraine.
References :
Durkheim, É. (1897). Le suicide: Étude de sociologie. Félix Alcan.
Victor, G. (2026, 11 mars). Rejeter la criminelle transition ! Le National.
Zephyr, A. (2024, 5 octobre). Réinventer la démocratie pour restaurer la sécurité en Haïti. Novavox.









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