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Le rituel de l’échec

Par : Hugue CÉLESTIN, ​​

Membre de: - Federasyon Mouvman Demokratik Katye Moren (FEMODEK)

- Efò ak Solidarite pou Konstriksyon Altènativ Nasyonal Popilè (ESKANP)


À Matanzas, capitale de la province du même nom sur l’île rebelle de Cuba, la terre ne se contente pas de produire du sucre ; elle retient, dans ses strates brûlées par le soleil, le souffle des révoltes et des promesses inachevées. Le 26 juillet 1953, à Santiago de Cuba, l’assaut de la caserne Moncada éclata dans la nuit cubaine. Ce fut un échec militaire, une défaite sanglante pour les insurgés, mais déjà la naissance d’une prophétie qui allait marquer le destin de l’île. Dans le fracas des balles et le silence des prisons, Fidel Castro et ses compagnons semaient la conviction que l’histoire, tôt ou tard, réparerait leurs premières erreurs. Matanzas, entre ses champs de canne à sucre et sa baie immobile, recueillait ces secousses à la manière dont l’océan étreint les naufragés oubliés. Chaque tige ploie sous le vent du passé, chaque vague reflète les rêves de liberté que les générations ont portés en secret, que les douleurs et les colères patientes ont nourris.

Lorsque, en janvier 1959, la Révolution triompha enfin, ce ne fut pas seulement le renversement d’un régime, mais l’accomplissement d’une longue gestation née de l’échec. La ville devint l’écho vibrant des insurgés, portant dans ses ruelles le souffle des révoltes passées. La baie, miroir silencieux des départs et des retours, recueillait dans sa lumière grave la lente germination d’une liberté conquise et le murmure des promesses portées par les générations à venir. Au milieu de ce décor d’ombres et de clartés, entre les cheminées des anciennes centrales sucrières et les rues parcourues par des passants pressés, deux adolescents se croisaient chaque matin sur le chemin de l’école. Dans le secret de leurs regards, ils choisirent d’aimer. Ils prolongèrent, à leur manière, l’élan prophétique de cette révolution, offrant une leçon silencieuse et insistante selon laquelle l’échec, lorsqu’il est écouté, peut devenir la matrice du destin.

Pour eux, aimer devenait un acte fragilement obstiné, un geste de résistance face aux contraintes quotidiennes et aux pénuries imposées par le blocus américain. Les moteurs s’éteignaient faute de carburant, et dans les hôpitaux, les incubateurs restaient froids, laissant de nombreux nouveau-nés succomber. Autour des couveuses, les parents retenaient leur souffle, caressant de petites mains pour transmettre un peu de chaleur. Chaque lampe vacillante projetait des lueurs tremblantes sur les murs pâles, et le silence se rompait parfois d’un gémissement, écho subtil d’espoir et de peur mêlés. Dans ce contexte, les amants échangeaient une main frôlée sous l’œil soupçonneux des passants, un sourire au détour d’un parc, ou un message discret envoyé avant que le réseau ne s’éteigne à nouveau. Leur lien persistant reflétait une certitude plus ancienne que les blocus et plus vaste que les pénuries. La dignité et la vie pouvaient encore éclore, même sous les pressions les plus cruelles.

À travers leur trame intime circulait une mémoire plus vaste, celle des eaux et du tonnerre. À Matanzas, l’amour prenait le nom d’Ochún, rivière dorée de douceur et de fécondité, tandis que la force s’incarnait en Changò, maître du feu et de la foudre. Leur union symbolisait l’équilibre entre caresse et puissance, entre patience et éclat. Sans le formuler, les deux adolescents marchaient dans cette alliance persistante, l’eau contournant les obstacles et l’éclair fendant le ciel. Ils refusaient d’être de simples silhouettes passagères, des figures effacées par les contraintes et les privations. Héritiers d’une île qui a appris à transformer la contrainte en orgueil et la vie en amour, en paix, en progrès et en liberté.

La recentralisation de la transition permanente  

Alors que Cuba enseignait que l’échec pouvait devenir prophétie, Haïti nous montre que l’échec se transforme en spectacle. Le 7 février 2026 a officiellement sonné le glas du Conseil présidentiel de Transition (CPT). Présenté comme une solution haïtienne à la crise, son objectif était de stabiliser l’exécutif, de relancer le processus électoral, de coordonner la réponse sécuritaire et, en filigrane, de rassurer les bailleurs de fonds. Après des manœuvres frénétiques et des tractations souvent maladroites, et sous l’œil insistant de Washington, le CPT a cédé la gestion du pouvoir exécutif au Conseil des ministres, désormais dirigé par le Premier ministre Alix Didier Fils-Aimé. Cet acte s’apparente à une formalité institutionnelle, un passage ordonné dans la continuité de l’État moribond.

Derrière cette apparente normalité, un changement majeur s’impose. La collégialité transitoire disparaît, remplacée par une verticalité assumée et sans concession. Le Premier ministre devient l’axe unique du pouvoir exécutif. Il concentre toute l’autorité, incarne le visage central de l’État en coma, dialogue avec les partenaires internationaux, garantit le processus électoral et orchestre la réponse sécuritaire. Dans ce contexte de crise, le droit transitoire se plie aux besoins de l’urgence et la centralisation sert de prétexte à l’efficacité. Il en résulte une configuration paradoxale. Un pouvoir national centralisé, mais soumis aux règles et contraintes d’une architecture internationale qui le domine autant qu’il l’articule.

Depuis l’assassinat du président Jovenel Moïse en juillet 2021, Haïti a traversé une succession d’accords politiques censés encadrer les transitions et sortir le pays de la crise institutionnelle. C’est ainsi que, quelques semaines après la prise de fonctions, le Premier ministre Ariel Henry, a signé le 11 septembre 2021, avec une vingtaine de partis politiques, secteurs d’affaires et groupes de la société civile, un premier accord politique intitulé Pour une gouvernance apaisée et efficace de la période intérimaire. Ce texte visait à instaurer un gouvernement de consensus, à renforcer l’autorité de l’État, à créer des espaces de dialogue entre acteurs sociaux et politiques, et à poser les bases d’un climat propice à des élections générales et à un référendum constitutionnel dans les mois suivants.

Un second accord politique, signé par Ariel Henry le 21 décembre 2022 et intitulé « Consensus national pour une transition inclusive et des élections transparentes », réunissait des partis politiques, des organisations sociales et le secteur privé. Ce texte adoptait un calendrier de transition de 14 mois, avec pour objectif l’organisation d’élections générales et l’installation d’un gouvernement élu à partir de février 2024. Il prévoyait également la création d’organes de gouvernance transitoire, tels qu’un Conseil suprême de transition et un Organe de contrôle de l’action gouvernementale, chargés de superviser la mise en œuvre du processus électoral. Ces deux accords visaient à conférer une légitimité à l’exercice du pouvoir en l’absence d’un parlement et d’un président élus.

Les dirigeants de la Caribbean Community (CARICOM), à l’initiative de Washington, ont convoqué une réunion d’urgence à Kingston, en Jamaïque, réunissant des représentants haïtiens de partis politiques, de la société civile et du secteur privé, ainsi que des partenaires internationaux tels que les États-Unis, la France, le Mexique et l’Organisation des Nations unies. La rencontre visait à dépasser l’impasse institutionnelle, provoquée par la violence des gangs et par l’isolement du Premier ministre Ariel Henry. À l’issue de ces discussions, une déclaration d’orientation commune a été adoptée. Celle-ci engageait les protagonistes à mettre en place un dispositif de gouvernance transitoire pour assurer la continuité de l’État, un plan d’action de sécurité à court terme et une voie vers des élections libres et crédibles.

La déclaration finale de la Jamaïque a conduit les parties à s’engager à créer un Conseil de neuf membres, chargé de piloter la gouvernance intérimaire et de préparer des élections dans une ambiance sécuritaire. Les participants ont convenu que ce Conseil serait constitué de représentants politiques, de membres du secteur privé et d’observateurs issus de la société civile, afin de refléter une pluralité fonctionnelle. Il aurait pour mission de désigner un Premier ministre intérimaire afin de sécuriser le pays et de superviser la mise en place d’un conseil électoral provisoire, garantissant la préparation technique et institutionnelle du scrutin à venir.

L’accord de Kingston a servi de pivot stratégique international pour encourager la démission d’Ariel Henry. Il fut présenté par ses promoteurs comme une étape nécessaire pour remettre Haïti sur la voie constitutionnelle, malgré les divisions internes persistantes et les défis sécuritaires majeurs. Il servait de cadre stratégique multipartite pour structurer la transition, en tentant de rapprocher des forces fracturées par des décennies de crise. Entre-temps,  la recentralisation semble offrir du contrôle et de la continuité, mais elle ne cache pas que la légitimité se négocie surtout dans les cercles fermés, derrière les textes officiels.

La démocratie notariale

Le Pacte national pour la stabilité et l’organisation des élections apparaît comme une tentative de formaliser ce qui existe déjà : un pouvoir central fort, appuyé par divers groupes et inséré dans une architecture internationale contraignante. Il intervient vingt-deux jours après le début de l’exercice solitaire du pouvoir exécutif et après des années de régime d’exception prolongé. Il ne surgit pas dans le vide et s’inscrit dans une séquence historique où les mêmes acteurs ne cessent de ressasser les mêmes solutions. Le texte ressemble davantage à un mécanisme de gestion du pouvoir entre initiés qu’à une véritable refondation démocratique. Il promet tout, en particulier des élections censées laver les péchés de cette transition sans fin, pour reprendre l’expression de l’écrivain haïtien Pierre-Raymond Dumas.

Le dispositif centralise toute l’autorité autour du Premier ministre et encadre la transition par un comité consultatif, chargé d’apporter une apparence d’équilibre institutionnel. Ce comité conseille, accompagne, observe ; il rassure, légitime et donne à voir une forme de contrôle. Mais en réalité, la légitimité demeure contractuelle, presque notariale. Les signatures circulent dans le même cercle, les engagements s’échangent entre les mêmes mains et la surveillance s’organise à huis clos, pendant que le pouvoir se répartit entre les membres du club soigneusement verrouillé.

Le Pacte insiste sur la professionnalisation de l’administration électorale. Au fond, les élections jouent un rôle quasi-rituel : elles doivent effacer l’exception, refermer la transition, restaurer la normalité constitutionnelle et rétablir la légitimité populaire. Privilégier uniquement la technique est une vision gestionnaire de la démocratie. L’histoire politique haïtienne montre que le vote, à lui seul, ne dissout ni les fractures sociales ni les déséquilibres structurels. Une élection peut produire des élus, mais elle ne garantit pas automatiquement la stabilité. Dans un pays où des territoires entiers tombent sous l’emprise des gangs armés, où les enlèvements contre rançon et les viols s’installent comme une routine macabre, où des milliers de déplacés survivent loin de leur domicile électoral et où circuler relève de l’incertitude permanente, parler de modernisation électorale sonne creux. La technologie ne dissout pas la géographie de la peur.

La coopération entre les forces nationales et la Force de Répression des Gangs (FRG), encadrée par les résolutions du Conseil de sécurité des Nations Unies, est érigée en condition préalable au succès électoral. L’exercice même de la souveraineté populaire se trouve ainsi subordonné à un dispositif sécuritaire internationalisé. Le vote ne dépend plus seulement de la volonté citoyenne, mais aussi d’une logistique militaire, d’un appui financier extérieur et d’un encadrement diplomatique constant. Plus audacieux encore, le texte envisage d’adosser à ce scrutin des modifications constitutionnelles. Il s’agirait de réformer les fondements mêmes de l’État en pleine transition, sans parlement fonctionnel, avec une ratification simultanée aux élections. Provisoire par nature, la transition se voit déjà investie des habits solennels d’une Assemblée constituante.

La mayonnaise de la transition

 Le Pacte pose les règles, mais la reconstruction de la nation dépend de la volonté et de l’organisation du peuple. Cette réglementation constitue une architecture stratégique du pouvoir dans un contexte d’incertitude profonde et de repositionnement du centre politique et économique. Stabiliser, organiser des élections, transmettre le pouvoir à des autorités élues : en contexte chaotique, tout oscille, bifurque et menace de s’effondrer. Dans ce contexte d’exécutif centralisé, de pacte notarial, de sécurité et d’élections sous contrôle international, ainsi que de réforme constitutionnelle annoncée, la refondation de la nation constitue un défi incontournable. Ceci nous convie à restaurer l’autorité publique et à réinventer le projet national haïtien. Il suppose l’organisation méthodique et patiente de toutes les couches conscientes et engagées du pays pour concrétiser et assumer l’insurrection populaire organisée et briser les compromis d’élites défensives.

L’histoire politique des transitions regorge d’accords, de contrats sociaux et de pactes célébrés comme historiques. Les accords de 2021 pour une gouvernance consensuelle, ceux de 2022 pour encadrer une transition électorale, puis l’accord de Kingston de 2024 pour créer le Conseil présidentiel de Transition (CPT) ont servi de décor. Enfin, le Pacte National pour la Stabilité et l’Organisation des Élections couronne ce cycle de gesticulations. Les pouvoirs transitoires exhibent leur légitimité à coups de signatures solennelles, tandis que le peuple reste cloué au banc des spectateurs, applaudissant ou s’indignant sans jamais savoir qui tire vraiment les ficelles des marionnettes.

Pourquoi tant d’entêtement ? Même les esprits les plus obtus ont fini par comprendre que ces textes n’ont jamais délivré ce qu’ils promettaient, et pourtant ils restent encensés comme des œuvres magistrales. Jamais les racines de nos malheurs n’ont été touchées, et les pouvoirs en place continuent de maquiller l’échec avec des recettes cosmétiques qui ne trompent que ceux qui veulent l’être. Le pire dans tout cela, ce sont ces sauces de mayonnaise rances qu’on nous sert sans fin. Des chefs cuisiniers prétendent offrir l’excellence, mais ne font que nous empoisonner tout en nous promettant les plats les plus délicieux.



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