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Haïti : quand les mots confisquent la démocratie

Par: Yves Pierre,

politologue, citoyen engagé et membre du comité exécutif du Renouveau

Démocratique.-


En Haïti, le pouvoir ne manque pas de vocabulaire. Il parle de « refondation », de « réforme », de « reconstruction », de « nouvelle Haïti ». Il aligne les concepts comme on aligne des promesses électorales. Pourtant, dans les quartiers populaires, les écoles délabrées, les villages abandonnés, la réalité ne suit pas. Le discours politique s’est transformé en écran de fumée : il occupe l’espace, mais ne change rien.

Ce n’est pas un accident. C’est une méthode. Les élites politiques et économiques ont appris à gouverner par les mots plutôt que par les actes. On décrète la réforme pour éviter de la faire. On annonce la refonte pour retarder la rupture. On multiplie les « tables de concertation », les « États généraux », les « dialogues nationaux » pour calmer la colère, sans jamais toucher aux structures d’injustice qui maintiennent le pays. La parole officielle devient alors une technique de neutralisation du peuple.

L’éducation, vitrine de l’imposture

Rien n’illustre mieux ce mirage langagier que l’éducation. Depuis des décennies, tous les régimes la brandissent comme une priorité nationale. On parle de « modernisation », de « qualité pour tous », de « génération nouvelle ». Mais dans les faits, l’école haïtienne reste un appareil de reproduction des inégalités. D’un côté, une minorité se paie des établissements privés, souvent francophones et connectés au monde. De l’autre, une majorité est condamnée à des écoles publiques ou communautaires sans moyens, sans encadrement, parfois sans toit.

Les dirigeants savent très bien ce qu’ils font. Ils utilisent le langage des réformes pour préserver un système à deux vitesses qui leur profite. Ils promettent des « plans stratégiques » sans budget sérieux, des « politiques publiques » sans contrôle citoyen, des « programmes » qui ne dépassent pas la conférence de presse. Tant que l’école servira à sélectionner une élite plutôt qu’à émanciper une société, toute promesse de refondation restera une supercherie.


Au cœur du problème, il y a une élite qui parle mais n’écoute pas. Elle parle au nom du peuple, sans jamais lui rendre de comptes. Elle se revendique « républicaine », tout en tolérant la privatisation de la sécurité, la capture de l’État par des groupes armés et l’abandon des services publics. Elle se dit « démocratique », mais elle perpétue une démocratie de façade, réduite à des élections sans projet, sans débat réel et sans inclusion des couches populaires.

Le langage du pouvoir est saturé de grandes notions, « nation », « stabilité », « consensus », «sécurité », mais il refuse les mots qui fâchent : partage des richesses, justice sociale, fin de l’impunité, mise à nu des collusions entre politique, affaires et criminalité. Cette élite pratique un double discours permanent : progressiste dans le verbe, conservatrice dans les faits.

La société civile et les mouvements sociaux : une autre grammaire politique

Pourtant, une autre parole circule déjà dans le pays. Elle vient des syndicats de professeurs qui réclament des salaires décents et une politique éducative cohérente. Elle vient des mouvements féministes qui dénoncent les violences, l’exclusion et la marchandisation des corps. Elle vient des organisations paysannes qui défendent la souveraineté alimentaire et les droits des communautés rurales. Elle vient des collectifs de quartier qui refusent de vivre sous la coupe des gangs et des complicités politiques.

Cette parole n’a pas les grands micros de l’État, mais elle possède ce que le discours officiel a perdu : la légitimité. Elle naît de l’expérience vécue, des luttes quotidiennes et des solidarités concrètes. Là où l’élite fabrique des slogans, les mouvements sociaux élaborent des revendications. Là où le pouvoir se contente de « communiquer », eux cherchent à transformer.

La diaspora : non pas spectatrice, mais force politique

La diaspora haïtienne, souvent réduite au rôle de caisse automatique de survie familiale, porte aussi une responsabilité et une possibilité. Elle ne peut plus se contenter d’observer à distance ni se limiter aux transferts. Elle dispose de ressources intellectuelles, financières, médiatiques qui peuvent soutenir les mouvements de rupture démocratique à l’intérieur du pays.

Mais cela suppose un changement de posture : rompre avec le paternalisme, cesser de croire que le salut viendra d’en haut ou de l’étranger, et investir dans les dynamiques locales d’organisation, d’éducation populaire et de défense des droits. La diaspora peut être un levier stratégique pour amplifier les voix qu’on tente de marginaliser et porter le débat haïtien sur la scène internationale autrement que par la plainte et la victimisation.

Réinventer la démocratie, pas le mensonge

Il est temps de le dire clairement : la démocratie haïtienne ne se sauvera pas avec un nouveau lexique de promesses. Elle ne se sauvera pas avec une énième « transition », un nouveau « pacte» signé dans une ambassade ou un hôtel, ou un slogan de campagne plus sophistiqué. La démocratie se sauvera, ou se reconstruira, lorsqu’il y aura rupture avec cette culture du mensonge institutionnalisé, où la parole politique est utilisée comme un bouclier contre la vérité.

Réinventer la démocratie, ce n’est pas inventer de nouveaux mots. C’est redonner un sens aux mots essentiels : État, justice, éducation, citoyenneté, sécurité. C’est accepter que ces mots impliquent des choix concrets : taxer les privilèges, financer les services publics, désarmer les pouvoirs privés, protéger les plus vulnérables, ouvrir réellement l’espace politique aux femmes, aux jeunes et aux classes populaires.

Pour un renouveau démocratique par le bas

Le renouveau démocratique dont Haïti a besoin ne viendra pas d’une élite qui a fait du langage un instrument de domination. Il viendra d’un renversement de la direction de la parole : une parole qui monte d’en bas, qui ne demande plus la permission, qui refuse d’être réduite au rôle de décor dans la scène politique.

Cela signifie :

  • organiser les quartiers, les écoles, les universités, les campagnes autour de revendications

    claires ;

  • exiger des comptes à chaque niveau de pouvoir, local comme national ;

  • refuser les discours sans calendrier, sans budget, sans mécanisme de contrôle citoyen ;

  • construire des espaces médiatiques, associatifs et politiques où les mots sont liés à des engagements vérifiables.

Tant que les Haïtiennes et les Haïtiens laisseront au pouvoir le monopole du langage politique, le même scénario se répétera : promesse, déception, crise, puis nouvelle promesse. La sortie de ce cycle passe par une réappropriation collective des mots et des institutions.

La vraie « refondation » ne sera pas un thème de conférence. Elle sera le résultat d’un peuple qui cesse d’accepter qu’on parle à sa place, et qui impose enfin que chaque parole publique ait un coût, une responsabilité, une conséquence. C’est à ce prix que le verbe cessera d’être un cache-misère, et que le renouveau démocratique pourra commencer.

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