Le retour de la C.I.A. en Amérique latine ravive l’alerte rouge des forces démocratiques et progressistes
- Renouvo Demokratik
- il y a 21 heures
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Par : Alain Zéphyr, sociologue
et membre du Renouveau Démocratique.
Au cours d’une récente visite à Paris, deux ouvrages ont aussitôt capté mon regard dans les kiosques animés de l’aéroport Charles‑de‑Gaulle. Le premier, Passagères de nuit, le tout dernier roman de Yanick Lahens, récemment couronné par le prestigieux Prix du Roman de l’Académie française, s’imposait comme un motif de fierté : l’éclat d’une voix haïtienne saluée au cœur même du paysage littéraire français. Le second, d’un tout autre registre, était un rapport intitulé Le monde à venir vu par la CIA : analyses, faits et chiffres. Je l’ai choisi par cette curiosité tenace qui habite ceux pour qui comprendre le monde n’est pas un luxe mais une exigence, une manière de nourrir la pensée, d’aiguiser l’engagement et de mieux saisir les forces qui sculptent notre destin collectif.
Une géopolitique incomplète
Si je n’ai pas encore eu le loisir de me plonger dans la prose de Lahens, j’ai en revanche entamé sans attendre la lecture du rapport de la CIA. S’il s’attarde longuement sur la prétendue menace que représenterait le Groenland, j’ai dû constater qu’il demeure étrangement silencieux sur l’Amérique latine et les Caraïbes (National Intelligence Council et al., 2025). Or le Groenland, situé au croisement des routes aériennes et maritimes les plus courtes entre l’Amérique du Nord, l’Europe et la Russie, et le Venezuela, dont les vastes réserves pétrolières figurent parmi les plus importantes au monde et alimentent depuis plusieurs décennies les rivalités énergétiques, se sont par la suite imposés comme des foyers de tension révélateurs des ambitions américaines.
Je me suis alors dit que le regard géopolitique qui structure ce rapport comporte une lacune grave, sinon délibérée, en négligeant les dynamiques sud‑américaines et caribéennes, pourtant traversées de tensions sociales, de décomposition politique et de rivalités stratégiques. Une omission d’autant plus troublante qu’elle concerne un espace où se jouent des recompositions majeures, capables d’influer durablement sur l’équilibre global.
Un raid qui révèle une stratégie globale
Les événements survenus au Venezuela en janvier 2026, qui ont culminé avec la capture du président Nicolás Maduro et de son épouse, n’ont fait que confirmer mes réserves quant aux limites du rapport. Cette séquence dramatique met en lumière, avec une clarté troublante, l’angle mort d’une analyse qui prétend embrasser l’avenir du monde tout en occultant des réalités stratégiques majeures dans l’hémisphère Sud.
Selon un article du New York Times publié le 20 janvier 2026 et intitulé « C.I.A.’s New Focus on Latin America Reflected in Raid to Seize Maduro », l’opération ayant conduit à la capture de Nicolás Maduro apparaît comme le symbole le plus spectaculaire du recentrage stratégique de la C.I.A. sur l’Amérique latine. Longtemps absorbée par le Moyen-Orient et la lutte contre le terrorisme, l’agence américaine a discrètement redéployé ses ressources vers l’hémisphère sud, désormais considéré à Washington comme un espace de compétition directe avec la Russie, la Chine et l’Iran (Barnes & Pager, 2026).
L’enquête du quotidien détaille une traque de plusieurs mois, fondée sur l’infiltration, le recrutement de sources internes et une surveillance technique soutenue. Les renseignements collectés par la C.I.A. auraient permis de neutraliser des pans entiers de l’appareil sécuritaire du régime vénézuélien, ouvrant la voie au raid final. Cette opération, conduite dans le secret le plus absolu, illustre la volonté des États-Unis de reprendre l’initiative dans une région où leur influence s’était nettement affaiblie.
Le New York Times rapporte également que les responsables américains défendent ouvertement cette stratégie plus offensive. Lors d’un briefing confidentiel au Congrès, le directeur de la C.I.A., John Ratcliffe, a affirmé que la collecte de renseignements sur l’Amérique latine avait augmenté d’environ 51 % depuis son arrivée à la tête de l’agence. Le journal précise qu’il a aussi fait état d’une hausse de 61 % du nombre de sources humaines, signe d’un réseau opérationnel considérablement renforcé dans la région.
Ce que révèlent soixante ans d’opérations clandestines
Mais cette démonstration de force ravive un débat ancien et sensible : celui de l’ingérence américaine en Amérique latine. Tandis que certains y voient un signal de fermeté face aux dérives autoritaires, d’autres dénoncent une escalade susceptible de ranimer des tensions historiques. L’affaire Maduro éclaire ainsi les ambitions renouvelées de Washington et fait apparaître les lignes de fracture profondes qui continuent de structurer son rôle dans la région.
L’histoire des interventions de la C.I.A. en Amérique du Sud est abondamment documentée. Depuis les débuts de la guerre froide, l’agence américaine a joué un rôle déterminant, souvent discret et parfois ouvertement assumé, dans la politique intérieure de plusieurs pays du continent.
Les archives déclassifiées, les travaux universitaires et les enquêtes journalistiques ont progressivement révélé l’ampleur de ces opérations, qu’il s’agisse du soutien à des coups d’État, du financement de groupes d’opposition, de campagnes de désinformation, de l’appui logistique à des forces armées locales ou encore de la manipulation de processus électoraux.
Par exemple, une étude publiée en décembre 2023 dans l’European Journal of Political Economy par Samuel Absher, Robin Grier et Kevin Grier apporte un éclairage historique précieux sur les effets des interventions américaines dans la région. Les auteurs y analysent cinq changements de régime soutenus par la C.I.A. en Amérique latine, en Équateur (1963), au Brésil (1964), au Chili (1964), en Bolivie (1964) et au Panama (1981). Leur travail évalue l’impact moyen de ces opérations sur les revenus réels, la trajectoire démocratique et la vitalité de la société civile dans chacun de ces pays. Selon leurs conclusions, ces interventions ont généré des répercussions politiques, économiques et sociales profondes, laissant des traces durables sur les institutions et les dynamiques internes des États concernés (Absher, Grier, & Grier, 2023).
Ces processus, observés dans plusieurs pays de la région, se prolongent de façon nette dans le cas haïtien. En 1991, un coup d’État appuyé par la CIA a renversé la première expérience démocratique du pays après trois décennies de dictature brutale. Pour étouffer la résistance populaire et consolider le putsch, un front paramilitaire d’extrême droite fut mobilisé, laissant derrière lui des milliers de victimes. Ces exactions ont été rigoureusement documentées par une commission de justice et de vérité mise en place après les événements. ’une des premières mesures de l’intervention américaine qui suivit fut la saisie des archives du FRAPH (Front révolutionnaire armé pour le progrès d’Haïti). Cette opération, largement documentée par la presse américaine (Rohter, 1995) et corroborée par l’analyse d’archives déclassifiées (National Security Archive, 2004), visait à empêcher l’établissement clair des liens présumés entre cette organisation paramilitaire et certains segments de l’appareil étatique américain.
Aujourd’hui, le groupe armé Viv Ansanm, héritier sophistiqué du FRAPH et fréquemment mentionné dans les discussions entourant la posture américaine à Port‑au‑Prince, suscite les mêmes soupçons, tandis qu’il poursuit des actes d’homicide, d’incendie, de pillage et de violence sexuelle en toute impunité. Dans l’imaginaire collectif haïtien, le sigle “CIA” en est venu à symboliser durablement l’association entre violence et impunité.
En somme, le regain d’intérêt de la CIA pour l’Amérique latine, illustré par l’opération récente menée au Venezuela, laisse entrevoir la possible réactivation de pratiques que l’on croyait reléguées au passé. Ce repositionnement stratégique marque un retour assumé à une logique d’influence directe, susceptible de ranimer des tensions historiques, d’ébranler les souverainetés nationales et de compromettre les avancées démocratiques encore fragiles dans la région. Les résonances entre le passé et le présent rappellent, plus que jamais, la nécessité pour les forces démocratiques et progressistes de faire preuve de vigilance afin de préserver l’autonomie et la stabilité régionales.

References:
Absher, S., Grier, R., & Grier, K. (2023). The consequences of CIA-sponsored regime change in Latin America. European Journal of Political Economy, vol. 80(C).
Barnes, J. E., & Pager, T. (2026, January 20). C.I.A.’s new focus on Latin America reflected in raid to seize Maduro. The New York Times.
Lahens, Y. (2025). Passagères de nuit. Sabine Wespieser.
National Intelligence Council (USA), Charon, P., Frachon, A., & Renault, C. (2025). Le monde à venir vu par la CIA : Analyses, faits et chiffres. Des Équateurs.
National Security Archive. (2004). CIA and FRAPH: Declassified documents. George Washington University.
Rohter, L. (1995, November 28). Haiti accuses U.S. of holding data recovered by G.I.’s. The New York Times.








