top of page

 La grande chorégraphie de l’impunité : ONU, Fils-Aimé, Marthely et Bukele

il y a 9 heures
6 min de lecture

Par: Alain Zéphyr, Sociologue.-

À la mémoire de notre camarade Marquez Osson, décédé le 22 octobre dernier. Puissent son engagement et ses convictions nourrir notre résistance et affermir notre marche.

Dans l’actualité des dernières semaines, il y a quelque chose de profondément familier : un ballet politique où les visages changent, mais la mécanique reste intacte. L’ONU dévoile les collusions, mais esquive les responsables. Les autorités haïtiennes s’empressent de reconduire les mêmes réseaux, alliances et figures qui ont produit la crise. Les instigateurs du chaos se recyclent, Bukele s’installe dans le vide du pouvoir haïtien, et le pays demeure dans l’abîme.

Ce « moment » n’est qu’une chorégraphie destinée à contourner le cœur du problème : l’impunité. Un rituel où la parole remplace l’action, où la scène diplomatique sert de décor à un système qui se protège et se reproduit.

Derrière les discours officiels, la situation reste inchangée. Les structures criminelles persistent, les responsables politiques sont protégés et l’absence de mécanismes de reddition de comptes demeure. Ce qui frappe, ce n’est pas seulement l’inefficacité de ces interventions. C’est leur fonction : elles créent une illusion de mouvement alors que tout est figé. Elles occupent l’espace symbolique pendant que le réel s’effondre sous nos yeux.

Exposer sans sanctionner

L’ONU a récemment publié un rapport confirmant une réalité connue des milieux politiques haïtiens : plusieurs responsables publics auraient facilité l’action de gangs armés en leur fournissant une couverture politique, des ressources logistiques et un accès à des réseaux de contrebande. Le rapport décrit un système où la frontière entre le pouvoir institutionnel et la criminalité organisée s’estompe, donnant lieu à une structure de pouvoir parallèle.

Le rapport conclut à une symbiose entre les élites politiques et les groupes criminels. Certains élus auraient échangé leur mandat, leur influence ou leur silence contre le soutien de coalitions armées devenues des acteurs économiques et territoriaux majeurs. Ces groupes, organisés en structures paramilitaires, contrôlent les ports, les routes, les dépôts de carburant, les marchés informels et les flux financiers, imposant ainsi une gouvernance de facto.

Quelques jours après la publication du rapport, l’ONU a mis à jour sa liste de sanctions contre des personnalités haïtiennes le 14 octobre 2026. Aucun des individus cités dans le rapport n’a toutefois été ajouté à cette liste.

Pour l’opinion publique haïtienne, cette décision représente une contradiction majeure et une défaillance morale. Comment l’ONU peut-elle dénoncer des liens entre responsables politiques et groupes armés sans les sanctionner ? Comment évoquer la lutte contre l’impunité tout en maintenant les mêmes absences et les mêmes silences ?

Pour beaucoup, cette incohérence confirme une  vérité amère : les rapports exposent, mais les sanctions protègent. Les documents révèlent les collusions, mais les mécanismes officiels épargnent les figures les plus influentes. Le rapport identifie des responsabilités, mais la liste de sanctions les ignore.

Cette divergence renforce la méfiance à l'égard de mécanismes internationaux jugés inefficaces face à la crise. Tant que les personnes citées dans les rapports ne figureront pas sur les listes de sanctions, les discours sur la lutte contre les gangs resteront sans effet concret.

Cité Soleil : Fils‑Aimé officialise l’influence des gangs

Le 5 mai 2026, le gouvernement d’Alix Didier Fils‑Aimé a installé un cartel administratif de trois membres pour gérer la commune de Cité Soleil. Parmi eux figure Jackenson Auguste, un acteur politique réputé pour ses liens étroits avec plusieurs gangs criminels opérant dans la zone.

Le rapport de l’ONU, publié le 7 octobre 2026, confirme ces faits et documente les liens entre Auguste et des groupes armés impliqués dans le contrôle territorial, la taxation illégale et la violence systématique contre la population civile. En conséquence, l’ONU considère Auguste comme un acteur clé de la structure criminelle qui domine Cité Soleil.

Pourtant, moins d’un mois après la publication du rapport, Jackenson Auguste reste en poste, envoyant un message politique : l’impunité prévaut sur la justice.

La nomination et le maintien en fonction d’un acteur lié à des gangs, malgré des révélations internationales, soulèvent une question majeure dans l’opinion publique haïtienne : qu’est‑ce qui empêchera des personnes similaires d’accéder à des postes tels que maire, député, sénateur ou président lors des prochaines élections ? Cette interrogation constitue une alerte nationale, fondée sur un fait concret et préoccupant.

Martelly candidat : l’impunité se présente aux élections

Michel Martelly s’est inscrit pour briguer à nouveau la présidence. Jusqu’à récemment, il était considéré comme inéligible en vertu d’une disposition du cadre électoral haïtien qui exclut tout candidat faisant l’objet de sanctions internationales.

Cette règle concernait directement Martelly, sanctionné par les États‑Unis et le Canada pour des liens présumés avec des gangs criminels et le trafic de drogue. Récemment, les autorités électorales haïtiennes ont supprimé la clause d’inéligibilité automatique, rendant Martelly éligible malgré des sanctions toujours en vigueur.

Au‑delà de ces sanctions, Martelly demeure l’un des architectes du chaos politique haïtien, un acteur dont les décisions, alliances et réseaux ont désarticulé l’État et plongé les institutions dans une crise durable. Son nom est également associé au scandale du détournement présumé des fonds PetroCaribe, devenu un symbole de corruption systémique et d’impunité.

Ironiquement, Martelly se présente sous la bannière « Débloquer », comme s’il pouvait être à la fois la source de l’impasse et celui qui prétend la résoudre.

Dans ce contexte, sa candidature prend des allures de provocation politique et constitue un test de la crédibilité du processus électoral haïtien. Elle révèle la capacité ou l’incapacité des institutions à résister aux réseaux qui ont sapé l’État.

Tant que des acteurs faisant l’objet de telles accusations peuvent prétendre au pouvoir, la reconstruction institutionnelle demeure un mirage, une promesse sans fondement continuellement sapée par l’impunité et la persistance des structures qui ont plongé le pays dans la crise.

L’intervention de Bukele et le retour des fantasmes coloniaux

L’attaque de Santo 17, survenue le 18 octobre 2026 et attribuée aux gangs armés de Chen Mechan et de Lanmo San Jou, a entraîné la disparition de quatre techniciens salvadoriens de la FRG à la suite de l’incendie de leur véhicule blindé à Croix-des-Bouquets.

En réaction a cette attaque , le président salvadorien Nayib Bukele a dépêché plus de 1 000 soldats pour retrouver les quatre techniciens de la FRG disparus. Depuis, des hostilités ont éclaté dans la Plaine du Cul‑de‑Sac  entre la Force de répression des gangs et les groupes armés impliqués.

L’initiative de Bukele s’est rapidement imposée au centre du débat national. L’ampleur et la durée de l’opération restent inconnues. On ne sait pas s’il s’agit d’une mission de sauvetage ou d’une offensive contre les gangs armés.

Sur X, le président salvadorien a menacé les chefs de gangs impliqués dans la disparition, voire l’exécution, des techniciens. Il a ensuite adressé aux criminels une phrase à valeur de marché implicite : « Si vous libérez les Salvadoriens, la situation reviendra à ce qu’elle était auparavant. » Cette déclaration soulève des questions sur les intentions réelles de Bukele. Pour l’instant, seuls les gangs actifs dans la Plaine du Cul‑de‑Sac semblent visés par les forces envoyées par San Salvador.

Malgré cette démonstration de force, la terreur persiste à Port-au-Prince. À Mariani, dans l’Artibonite et ailleurs, la violence et l’impunité restent le quotidien de milliers de personnes sans défense. La communication politique de Bukele crée un effet de spectacle, mais ne change rien à la géographie générale du chaos.

Bukele utilise cette crise pour renforcer son image de chef sécuritaire. Il se présente comme un acteur capable d’agir au-delà de ses frontières, un dirigeant qui diffuse son modèle répressif et un leader régional qui s’engouffre dans le vide laissé par l’État haïtien.

En outre, l’intervention de Bukele en Haïti sert de terrain d’expérimentation à des projets inquiétants, ouvrant la voie à des perspectives dangereuses pour le pays. Dans un article intitulé “It’s time to colonize Haiti”, publié dans The Spectator le 26 octobre, Bruce Gilley plaide pour une recolonisation formelle d’Haïti par une coalition internationale en dehors du cadre onusien. Selon lui, vingt ans d’interventions de l’ONU ont échoué faute de courage politique et par crainte d’accusations de néocolonialisme. Il cite l’intervention de Nayib Bukele, qui a envoyé des troupes pour libérer des Salvadoriens, comme preuve que l’action militaire directe est possible. Gilley préconise une offensive armée contre les gangs, l’instauration d’un mandat de tutelle internationale et une décennie de reconstruction institutionnelle.

L’article de Bruce Gilley constitue une offensive idéologique, présentant la domination comme solution, la violence comme remède et l’humiliation comme projet politique. Il met en lumière une réalité plus profonde : les dérives, l’action erratique de certains et l’abdication des autres fragilisent le patrimoine collectif et favorisent les discours les plus dangereux. Haïti a besoin d’un leadership progressiste et démocratique, capable d’affronter ses crises avec détermination, clarté et responsabilité.


Audio cover

Commentaires


Top Stories

Receive our analysis and perspectives directly in your inbox. Sign up for our weekly newsletter.

  • Whatsapp
  • Facebook
  • Youtube
  • download (4)_edited
  • TikTok
  • Instagram
  • Twitter

© NOVAVOX . Powered and secured by Wix

bottom of page