Haïti : un État dissous, un peuple livré à l’abandon
- Renouvo Demokratik
- il y a 2 jours
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Par : Wilfrid Supréna & Alain Zéphyr.
La preuve visuelle d’un pouvoir incapable d’assurer sa mission
On répète souvent qu’« une image vaut mille mots ». Celles que nous présentons ici vont bien au‑delà : elles constituent un réquisitoire. Elles montrent un pays où l’horreur circule librement, où l’indignation s’use, où la violence se répète jusqu’à devenir décor. Ces scènes ont été vues, partagées et commentées par des milliers d’usagers sur les réseaux sociaux. Et pourtant, la réaction collective n’a pas dépassé la condamnation automatique, ce réflexe vidé de sens, cette indignation de surface qui s’évapore aussitôt qu’elle apparaît.
Ce silence routinier est le signe d’un effondrement moral. Il met en lumière une société qui absorbe l’insoutenable comme un simple bruit de fond, au point de tolérer ce qui devrait faire trembler les institutions et d’accepter ce qui devrait déclencher un sursaut national. Car derrière ces images, un fait brut s’impose: une population laissée sans protection. Un espace public livré à la loi du plus fort. Une brutalité qui prospère parce que l’État s’est retiré, parce que les responsabilités se sont dissoutes, parce que ceux qui devraient protéger ont choisi l’inaction, le silence, l’évitement.
À Novavox, nous refusons cette normalisation du pire. Nous refusons la fatalité, la résignation et l’habituation au chaos. Nous refusons que la violence devienne un paysage. Aussi, cette tribune poursuit un objectif clair : nommer ce que d’autres taisent, exposer ce que d’autres minimisent, dénoncer ce que d’autres acceptent. Cette violence n’a rien d’un accident. Elle est le produit d’une abdication structurelle, d’un renoncement institutionnel, d’une démission organisée qui laisse un peuple seul face à l’arbitraire.
Une école qui tient par miracle

La structure se dresse comme une architecture de nécessité : un assemblage de palmes tressées, de branches séchées et de poteaux en bois plantés dans la terre battue. Le toit, léger et vulnérable, laisse deviner le passage du vent. Les murs, faits de feuilles superposées, filtrent la lumière comme un tamis.
Rien n’est droit, rien n’est parfait : tout est fait à la main, avec les moyens du bord, dans une économie de survie. Devant l’entrée étroite, des enfants en uniforme attendent, rangés comme des silhouettes d’espoir dans un décor qui ne leur ressemble pas.
Cette cabane, aussi précaire soit‑elle, tient lieu d’école nationale en Haïti, un établissement public censé incarner l’accès à l’éducation, la présence de l’État et la promesse d’un avenir, et elle met en évidence, à elle seule, la brutalité de la faillite de ces trois promesses.
Ce que l’on voit ici n’est pas un accident. C’est le résultat d’une absence de vision, d’une corruption enracinée, d’un système où l’éducation n’est jamais la priorité. Tandis que certains détournent, d’autres improvisent. Les élites se protègent pendant que les enfants apprennent sous un toit fragile, et les promesses des discours s’effacent face à une réalité qui s’effrite.
Chaque feuille de palmier utilisée comme mur raconte la même histoire. L’argent existe, mais il n’arrive jamais jusqu’aux enfants . Depuis plus de vingt ans, aucun gouvernement n’a présenté de stratégie éducative cohérente, financée et suivie. Les écoles se construisent par improvisation, par solidarité locale, par débrouillardise. L’État, lui, se contente d’exister sur le papier.
Une nation qui laisse ses enfants apprendre dans une hutte de palmes ne manque pas de ressources humaines, mais de volonté politique et de respect pour son avenir. Ce déficit se paie cher: baisse du niveau scolaire, fuite des talents, reproduction de la pauvreté et effondrement de la mobilité sociale. L’image ne choque pas seulement ; elle accuse.
Une vidéo qui montre un pays livré à la cruauté organisée
Cette vidéo, qui tourne en boucle sur les réseaux sociaux, montre une jeune fille en situation de détresse extrême. Les mains ligotées, elle est suspendue au‑dessus d’une flamme, livrée à un acte de violence délibérée. Elle est attaquée, brûlée vive, par des groupes armés qui opèrent en plein cœur de Port‑au‑Prince, dans une capitale où l’État n’existe plus que par son silence.
C’est une scène insoutenable. Une scène qui ne devrait exister dans aucun pays, sous aucun régime, à aucune époque. Et pourtant, elle est devenue l’un des visages de notre réalité. Elle illustre , une fois de plus, la profondeur abyssale de la crise morale, sécuritaire et institutionnelle qui ravage Haïti.
En effet, cet acte de barbarie ne se résume pas à une scène atroce : il condense, à lui seul, l’effondrement d’un pays tout entier. Il dit la faillite de l’État, la démission des institutions, l’impunité totale des groupes armés, la banalisation de l’inhumain et la fragilisation extrême de la société civile. Il évoque la disparition de la frontière entre le crime et le quotidien. Il dit la transformation de la violence en spectacle, en outil de domination et en message politique adressé à une nation désarmée.
Ce n’est pas seulement une jeune fille martyrisée, mais bien la preuve que la vie humaine a perdu sa valeur dans un espace où la loi, la justice et l’autorité ont disparu.
D’horreur en horreur, Haïti glisse dans une zone où la violence n’est plus un événement, mais une infrastructure. Des groupes armés rivalisent pour repousser les limites de l’inhumain, comme s’il s’agissait d’un trophée à conquérir. Le plus terrifiant n’est pas ce qu’ils font, mais la tranquillité avec laquelle ils le font, la certitude absolue qu’aucune institution ne viendra les arrêter. Quand l’absence de justice devient totale, la barbarie devient logique.
Depuis des années, aucune stratégie sérieuse n’a été mise en place pour démanteler ces foyers de violence. Il n’y a ni plan national, ni coordination, ni volonté. La dernière fois qu’un haut responsable de la police a été interrogé sur la nécessité d’éradiquer ces groupes, sa réponse a été d’une telle indigence intellectuelle. Même les citoyens les moins politisés ont compris : ceux qui doivent protéger ne savent plus comment le faire.
Ces groupes, désormais à visage découvert, agissent en toute impunité, sachant que le système judiciaire est trop faible et absent pour les arrêter
Pendant ce temps, les responsables politiques adoptent la posture du Ponce Pilate : ils se lavent les mains, détournent le regard, invoquent des contraintes, des impossibilités, des fatalités. Leur silence n’est pas neutre. Il est complice.
Refuser la normalisation de l’inhumain
Oui, ce clip est insoutenable. Il heurte. Il révolte. Mais il doit être vu, parce qu’il dit la vérité d’un pays où l’impunité a remplacé la justice, où la peur a remplacé la loi, où la barbarie a remplacé la protection.
Le rôle d’une collectivité digne n’est pas de détourner les yeux. C’est de dire : assez. De refuser la normalisation de l’inhumain. De réclamer des institutions qui protègent, une justice qui agit, une presse qui éclaire, une population qui ne renonce pas. L’horreur ne triomphe jamais seule : elle triomphe quand les institutions renoncent et que la société s’habitue .
Le devoir d’alternative face à l’effondrement
Un pouvoir qui accepte que ses enfants apprennent dans une hutte de feuilles et demeure impuissant face à la barbarie infligée à sa jeunesse ne gouverne plus : il abdique. Il renonce à sa mission première, celle qui fonde toute autorité légitime : protéger, instruire et garantir la dignité humaine.
Dans un tel contexte, il devient indispensable que les forces vives du pays— patriotes, progressistes, organisations citoyennes, acteurs sociaux et intellectuels— se rassemblent pour constituer une alternative crédible, structurée et responsable. Non pas pour reproduire les mêmes logiques de pouvoir, mais pour réinventer un horizon politique fondé sur la protection, la justice, l’éducation et la dignité humaine.
Ce n’est pas un appel à la confrontation. C’est un appel à la reconstruction. Un appel à la prise de responsabilité collective. Un appel à la création d’un espace politique nouveau, capable de répondre là où l’appareil actuel échoue, de protéger là où il abandonne, de bâtir là où il laisse s’effondrer.
Quand un pouvoir abdique, la société doit refuser de suivre. Elle doit se mobiliser, s’organiser et devenir une force alternative, guidée non par l’ambition, mais par une nécessité morale.









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