Haïti face au chaos structuré : De la tutelle internationale à l'urgence d'une alternative nationale et populaire
Par : Jacques Charlemagne,
Membre du Renouveau Démocratique (RED), de l’Effort de Solidarité pour Construire une Alternative Nationale et Populaire (ESCANP) et du Réseau des Organisations de la Zone Ouest (ROZO).
Dans cette tribune libre, Jacques Charlemagne analyse la crise multidimensionnelle haïtienne non pas comme un échec des interventions extérieures, mais comme le résultat d'un agenda méthodique de tutelle et de domination. Face à la faillite de la classe politique traditionnelle, aux dérives sectaires du secteur progressiste et à la menace d'élections truquées sous l'occupation, l'auteur appelle à un sursaut patriotique fondé sur l'unité des forces vives de la nation.
Depuis plus de cinq décennies, Haïti subit une ingérence permanente orchestrée par des acteurs internationaux — Washington, l'ONU, l'OEA, le FMI et la CARICOM. L'idée que ces institutions ont « échoué » en Haïti est une illusion : leur agenda a atteint ses objectifs. En imposant un cycle continu d'urgences humanitaires, d'occupations militaires et d'accords politiques factices, ces puissances ont fait du chaos un mode de gouvernance pour renforcer et étendre leur tutelle sur la première République noire.
Le chaos comme mode de gouvernance
La dégradation méthodique des structures de l'État haïtien ne résulte pas du hasard mais d'une stratégie de domination. L'impérialisme crée et gère des crises afin de paralyser la souveraineté nationale et d'imposer ses orientations politiques et économiques.
Les multiples accords politiques pilotés ou parrainés par la diplomatie internationale ne visent pas à résoudre la crise sécuritaire, constitutionnelle et institutionnelle. Ils légitiment le leadership d'acteurs criminels et renouvellent, sous diverses formes, les mécanismes de l'occupation. Ce chaos entretenu annihile toute possibilité de contrôle citoyen et impose des politiques d'opacité et de démission de comptes.
La mascarade électorale sous tutelle étrangère
L'actualité immédiate en est une illustration criante. Sous les ordres de Washington et du Core Group, un gouvernement illégal et illégitime, maintenu sous la menace des navires de guerre de l'US Navy, s'obstine à organiser des élections truquées. Dans un climat d'insécurité systémique où les grands axes routiers et des départements entiers sont abandonnés au contrôle de groupes criminels, ces « élections » ne visent pas un retour à l'ordre constitutionnel. C'est une manœuvre cynique pour fabriquer une légitimité de façade et pérenniser le projet de domination étrangère sur la nation haïtienne.
La faillite des élites et la dérive du secteur progressiste
Ce projet de démantèlement national s'est appuyé sur des relais internes indispensables. La classe politique traditionnelle s'est affirmée comme actrice centrale des projets antinationaux portés par les régimes autoritaires successifs, qu'il s'agisse des pouvoirs issus de la dynamique Lavalas / L'Espoir, dont les promesses ont été trahies, ou du régime d'extrême droite du PHTK. Parallèlement, les élites économiques traditionnelles ont opté pour la rente et la soumission aux intérêts étrangers, abandonnant toute vision du développement national.
Le secteur progressiste et la gauche haïtienne portent une lourde responsabilité historique. Rongés par un sectarisme aigu, des divisions stériles et l'absence d'une ligne stratégique claire et d'une direction unifiée, ces acteurs ont fini, involontairement, par renforcer le projet impérialiste. En se repliant sur des querelles dogmatiques et des intérêts de clocher au lieu d'articuler un projet révolutionnaire et populaire, la gauche a freiné la mobilisation des masses, laissant libre cours à la consolidation du projet colonial, impérialiste et autoritaire.
L'Unité nationale : Fondement historique et condition du redressement
Face à cet effondrement, l'histoire d'Haïti nous indique la seule voie possible. La fondation de notre République en 1804 n'a été rendue possible que grâce à l'unité stratégique des forces anticoloniales et antiesclavagistes. C'est le rassemblement au-delà des divergences qui a permis d'abattre l'ordre colonial.
Aujourd'hui, la reconstruction d'Haïti exige un sursaut similaire. Il faut lancer un appel solennel à l'unité de toutes les forces progressistes, des intellectuels engagés, des organisations populaires et des élites régénérées, pour autant qu'il en reste. Cette alliance doit dépasser le sectarisme ambiant pour construire une alternative nationale et populaire pérenne, fidèle à l'héritage de nos Aïeux et capable de restaurer la souveraineté effective de la nation.
Références bibliographiques
Castor, Suzy. L'occupation américaine en Haïti. Éditions Henri Deschamps, 1988.
Jean-Mario, Paul. Une gauche contre la révolution.
Klein, Naomi. La Stratégie du choc : Le capitalisme du désastre. Actes Sud, 2008.
Malfranc, Henry. Cinq décennies d'histoire du mouvement étudiant haïtien.
Rouquié, Alain. L'État militaire en Amérique latine. Éditions du Seuil, 1982.









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